—Oh! Père Éternel! s'écria Chus. Foilà pien comme sont les chrétiens. Che foutrais en oplicher un, me contuire afec lui en chentilhomme,—puisque che fais partie maintenant te l'aristocratie te l'Europe,—afoir son affection comme il a la mienne, et n'y pas mêler te files questions t'escompte et t'archent... Mais on se tit: C'est un panquier, c'est un chuif, c'est un chuif afite! Et au risque te l'outracher tans ses sentiments les plus chers, on continue te lui parler te récompense. On foule aux pieds sa sensipilité, la télicatesse te son âme!... Che ne suis pas un homme ortinaire, cela se peut, mais ch'ai pourtant un cœur, monsieur Manès! Ch'ai complé te pienfaits, monsieur, la famille te la paronne; ch'ai fait entrer tans mes pureaux son frère, le comte Tossi... Oui! pour teux cents florins par mois, ce qu'il a la ponté te troufer chénéreux, le comte Tossi tient mes lifres... Et cependant, telle est à notre égard l'incratitute tes chrétiens que, s'il poufait se faire, par un miracle, que le cartinal Paolo Tossi, qui eut tes foix pour être pape, refînt au monte, afec la puissance qu'il afait chatis, il me ferait prûler tout fif, enfeloppé t'un san penito, pour la hartiesse que ch'ai eue t'empêcher te mourir te faim ses arrière-petits-nefeux.
Le Grand-Duc, à son tour, prit la parole, et d'une voix impérieuse:
—Bien. C'est assez, monsieur Chus. Il me sied de donner, non de recevoir.
—Allons, allons, allons, marmotta le financier, comme vaincu. Fous auriez pien pu, cepentant, accepter cela te moi, Monseigneur... Nous afons commencé ensemple; nous sommes tes amis tes fieux chours. Mais che ne prétends pas offenser Fotre Altesse, et c'est à moi te me soumettre... Puisque fous l'ortonnez, enfin, che me résignerai, Monseigneur.
—Veuillez donc fixer, dit Manès, la somme qui vous est due.
—Oh! pas t'archent! pas t'archent! pas t'archent! exclama M. Chus avec véhémence. Si mes serfices fous agréent, si fous foulez me témoigner, Monseigneur, fotre ponne estime, faites-moi un petit présent... Oui, tonnez-moi quelque part un chartin, une masure, un pout te champ, comme cache te fotre amitié, et afin que che puisse tire: Le paron Salomon Chus, te Fienne, tient cette terre en ton te Son Altesse le crand-tuc Floris te Russie.
—Volontiers, monsieur Chus, dit Floris. Que lui donnerai-je, Vassili?
—Pah! un rien! une taupinière, une taupinière, répliqua le juif... Tes saples ou pien tes rochers... Une terre sans refenus... Non, non, non, pas t'archent entre nous!... Mais che ferai richement encatrer la tonation, Monseigneur, et che la mettrai tans mon capinet, comme un soufenir te Fotre Altesse... Et tenez, si ch'ai ponne mémoire, ne m'afez-fous pas tit, chatis, que fous possétiez au Caucase, en Chéorchie, tans ces pays-là, quelques ferstes te terre stérile?... Che ne sais même pas, Tieu me partonne! si ce n'est pas en Arménie, aux apords tu mont Ararat, où s'arrêta l'Arche... Ha, ha, ha!... Le paron Chus, propriétaire tu mont Ararat!
—M. Chus veut parler sans doute, reprit Manès, de votre terre d'Isgaour... Mais c'est un bien immense, Monseigneur, quoique, à vrai dire, il ne rapporte rien... Allons, pour un instant, cher baron, laissez là vos subtilités et vos ruses, et dites-nous sincèrement ce qui vous fait désirer ce domaine.
—Ah! Seigneur Tieu! se récria Chus, fous suspectez touchours les autres, monsieur Manès... Répontez-moi, répontez-moi, che fous prie. Quel intérêt puis-che afoir à posséter cette terre? Est-ce que Son Altesse le crand-tuc Fétor a chamais réussi à la fentre, quand il foulait faire te l'archent?... Est-ce qu'elle a chamais rapporté un kopeck au crand-tuc Floris?... C'est pour fous opéir, Monseigneur, que ch'ai nommé ce tomaine au hasard. Mais, puisque che suis méconnu, che n'en feux pas, che le refuse... Non, non, cent fois non! ne me tonnez rien!... Che suis las te foir mon pon cœur et mon tésintéressement flétris par tes soupçons outrachants!