—Vous vous étiez attachées à ma fortune, ajouta Floris... J'avais cru que nous pourrions vivre tous ensemble à Sabioneira... C'est bien! Vous descendrez à terre, et je vous renverrai dans l'Inde, par le premier navire qui passera.
—Fotre Altesse ne retourne tonc pas en Talmatie? dit curieusement M. Chus.
—Non, je me suis déterminé pour une autre voie, repartit le Grand-Duc. Mes yeux sont las de ce soleil... Je m'en vais dans une île de brumes, dans un pays froid et ténébreux... C'est pour prendre congé de vous que j'ai sollicité votre présence ici... La coutume de l'Orient veut d'ailleurs que les étrangers marquent, par quelque don, leur reconnaissance des secours et de la protection qu'on leur accorde, et sitôt que les circonstances l'ont permis, j'ai tenu à payer ma dette... Mais c'est trop discourir... Messieurs, si vous voulez me suivre!
Tous, faisant cortège à Son Altesse, s'avancèrent le long du passavant, jusque vers le milieu du navire. Alors, le vaste rideau de nattes qui cachait le gaillard d'arrière, tomba tout d'un coup: et, au-dessous des aigles noires flottant au vent parmi les cordages, un spectacle magnifique apparut. Des armes, des meubles, des coffres, de lourdes pièces d'orfèvrerie, formaient sur le tillac, recouvert d'un immense tapis indien, un pompeux amas de richesses: grandes aiguières d'or de Perse, émaux de Chine et du Japon, étoffes et brocarts d'or empilés, des cuivres, des statues d'albâtre, des peintures encadrées de lames de miroir, des vaisselles d'or et de vermeil. Deux gazelles, de poil tout blanc, à longues cornes striées et aussi droites qu'une flèche, étaient couchées au devant du tapis, les pattes liées sous le ventre, tandis que, tout autour, des serviteurs indiens tenaient au bout de chaînes d'acier, huit guépards, encapuchonnés de cuir bleu, entravés, et chacun étendu sur une pièce d'écarlate. Par derrière, de beaux chevaux, couverts de housses de brocart d'or, secouaient orgueilleusement, en se cabrant, de hauts panaches de plumes blanches; et quand Floris parut, trois éléphants énormes, qui occupaient une sorte d'estrade pratiquée au demi-rond de la poupe, le saluèrent en ployant les genoux. Des cercles d'or leur battaient aux pieds; un frontal d'orfèvrerie d'or, d'où retombaient des queues de yak, chargeait leur front que surmontait un soleil d'or, à rais étincelants; des dessins de vert et de rouge tatouaient leurs trompes, levées en l'air; et, sur leurs défenses tronquées, se dressaient deux touffes de plumes, incarnates et blanches, montées d'un pied d'or. Ainsi, les trois animaux gigantesques demeuraient agenouillés sous leurs caparaçons, au milieu des rumeurs de surprise.
—Debout! debout! Qu'ils se relèvent! dit Floris. Ne doit-il pas suffire à l'homme d'offrir lui-même ces hommages d'une vénération simulée? Fera-t-il mentir jusqu'aux animaux?... C'est bien... Messieurs, laissez-moi, maintenant, vous distribuer quelques faibles marques de ma sincère reconnaissance... Mon seul regret, c'est qu'on n'ait pu retrouver à Djeddah le vieux réis qui nous a recueillis, quand nous flottions sur ce radeau... Émir-bahar, recevez ce bijou, en souvenir de notre rencontre... M. Cripps ramasse des curiosités. Voici du vrai drap d'or indien, des cuivres, des bouteilles de Perse, en forme de bêtes et d'oiseaux... Sage hakim, ces livres, écrits dans toutes les langues de l'Orient, ont été réservés pour vous...
Abou'l Feradj salua le Grand-Duc.
—A vous, seigneur caïmacan, ces armures, ces cottes de mailles, ces harnais, ces sabres anciens... Que Son Excellence Kiamil-Pacha accepte pour lui ces chevaux!... Qu'il veuille bien aussi se charger d'envoyer à Sa Hautesse le Sultan, en reconnaissance du bon accueil que j'ai reçu, il y a quatre ans, de Sa Majesté, à Constantinople, ces éléphants qui m'ont été donnés par le maharana Pertap-Singh... Et vous, madame, poursuivit le Grand-Duc, en s'inclinant devant Faustina, puisse ce collier, si M. Chus veut bien permettre que je vous l'offre, vous rappeler parfois, le souvenir du grand-duc Floris de Russie. Acceptez-le et portez-le!... Prenez le reste aussi, nobles seigneurs! Prenez tout! Partagez-vous tout!... Que ferai-je de ces richesses?... Oui! qu'on décharge le navire, et que l'on vende ce qu'il contient! Je me réserve uniquement, de la cargaison tout entière, le petit Bouddha de terre cuite que m'a donné, à Colombo, le grand prêtre Sumangala.
—Son Altesse est plus généreuse que le fameux Hatim-Thaï! s'écria le caïmacan.
—Un peau présent! dit M. Chus. C'est trop, c'est trop, Monseigneur, c'est trop!
—Bah! croyez-vous? reprit Floris amèrement... Ah! je pourrais distribuer, maintenant, tout l'or et les trésors de la terre, toutes les perles de la mer, sans me trouver appauvri. C'est le jour où j'ai dû céder à la mort ma sœur, ma mère, Isabelle, Josine, c'est ce jour-là que j'ai perdu mes richesses... Prenez tout, prenez tout, vous dis-je! Je suis un chêne dépouillé et dont les feuilles tombent au vent d'hiver... Mais quoi!... Vous voilà tout saisis! Vous avez changé de couleur... O Dieu! Dieu! c'est donc là ce qu'il faut, pour amener quelque émotion sur la vieille face de l'homme! Ce visage, dont il a fait l'impassible masque de son cœur, ne s'enflamme ou ne pâlit plus que sous de telles influences... Qui s'étonne aux grandes actions? Qui paraît encore touché de l'héroïsme et de la magnanimité?... Mais qu'il vienne à être question du plus pauvre gain, d'un profit sordide, que résonne ce mot magique: de l'or! alors, la passion saute et rayonne à la face, et l'on voit s'animer soudain ces fantômes automates... O Seigneur! sont-ce là les hommes que vous avez créés à votre image?... Ceux-ci m'ont secouru, pourtant. Auraient-ils secouru de même, un misérable, un pauvre mendiant?... Bien, bien! Question inutile!... Ne scrutons pas! ne scrutons pas!