—Mais, reprit Floris au bout d'un instant, si les sons, les odeurs, les couleurs, toutes les manifestations du monde se réduisent à des phénomènes cérébraux, pourquoi n'en serait-il pas de même de l'espace et du temps?

—Peste! se récria Manès, quel logicien vous faites, Monseigneur! Savez-vous bien que vous venez de formuler, en ces quelques mots, le grand arcane, la découverte de la philosophie moderne, cet Idéalisme de Kant, pour lequel l'espace et le temps ne sont rien que des formes de l'entendement, des manières de percevoir, des intuitions de la raison, antérieures à toute expérience, des ombres purement spirituelles!... Que de fois dans ma lointaine jeunesse, avec quelques bons compagnons, dont la terre maintenant couvre les os, j'ai discuté et admiré ces doctrines! Que de fois, le soir, en philosophant, nous avons évaporé le monde parmi la fumée de nos pipes et la vapeur du samovar!... Hé, hé, hé! Songez donc, Monseigneur! Biffer l'œuvre des six jours, se tirer en feu d'artifice les étoiles et les nébuleuses, dire à l'Infini: C'est par moi seul, c'est en moi seul que tu existes! bref, s'ériger soi-même, comme un Dieu, sur l'universel néant, l'apothéose a quelque chose de flatteur, et l'on conçoit que M. le docteur, à défaut d'habit ou de dîner, se procure cette ivresse-là!... Par malheur, combien d'objections! Car, voyons... S'il n'y a que des idées, nous voilà donc buvant, mangeant, respirant, revêtant des idées! C'est sur une idée de vaisseau que nous retournerons en Europe, laquelle, du reste, n'est qu'une idée. L'espace et le temps supprimés, que reste-t-il, que subsiste-t-il? D'où vient notre hallucination de jours, de nuits, de saisons, de contrées, de présent, de passé, d'avenir? Puisqu'il n'y a ni temps ni lieu, nous ne sommes, en ce moment, pas plus à Djeddah qu'à Pétersbourg; cette aurore éclaire tout aussi bien les antiques ides de mars que le jour du siècle où nous nous croyons. Tout s'enfonce, tout s'anéantit dans un inconcevable chaos... Encore un mot. Si l'espace et le temps sont des formes de notre pensée, comment se peut-il qu'une chose se trouve la matière à la fois et la forme de la pensée?

—Cependant, nous nous pensons nous-mêmes, repartit Floris.

—Bon! c'est là justement, Monseigneur, que je voulais vous amener... Cette croyance des croyances, ce support de nos idées, de nos actions, de tout ce que nous sommes, notre «personnalité» enfin, se dérobe et se perd comme l'eau, pour peu qu'on veuille la raisonner... Toute perception, toute conscience, n'existe, en effet, que moyennant l'antithèse absolue du sujet et de l'objet. Si donc l'objet perçu est le «moi», quel est le sujet qui perçoit? Ou, si c'est le vrai «moi» qui pense, quel est l'autre «moi» qui est pensé? Dilemme si embarrassant, que l'Orient comme l'Occident ont fini par le croire insoluble. La nature de la pensée, conclut Herbert Spencer, nous interdit toute connaissance de notre personnalité. Écoutez maintenant les bouddhistes: Mais comment l'homme, dit un des Sûtras, peut-il voir la pensée avec la pensée? C'est, par exemple, comme une lame d'épée donnée qui ne peut trancher cette lame même; c'est comme l'extrémité d'un doigt donné, qui ne peut toucher ce doigt même.

Il y eut un pesant silence, puis, soudain, hochant la tête:

—Le proverbe espagnol a raison, Monseigneur: Todo es nada, tout n'est rien... Ou plutôt, poursuivit Manès, l'homme est l'homme. Que diantre! Ses mains et ses pieds, son front et son derrière sont bien à lui, comme dit Méphistophélès, et pourquoi s'inquiéter d'autre chose?... Ce qu'il a été, c'est ce qu'il sera; ce qu'il a pensé, c'est ce qu'il pensera: et rien de neuf sous le soleil! Si vous voulez mon Credo, le voilà... Quant au progrès, au savoir humain, grands mots, Monseigneur, grands mensonges! Nos hypothèses, après quatre mille ans, se retrouvent absolument les mêmes. Comme un chat qui joue avec sa queue, la Science a tourné dans un cercle... Comprenons-nous mieux l'arc-en-ciel, parce qu'un pédant nous le donne pour le soleil réfracté, que les anciens Grecs qui, naïvement, y saluaient Iris Thaumantias? L'Attraction et la Répulsion sont-elles donc à ce point plus claires que l'Amitié et la Discorde d'Empédocle?... Darwin, Hœckel, nos astronomes, se trouvent juste aussi avancés qu'Anaximandre, lequel croyait l'homme issu du poisson, et les cieux peuplés de mondes. Déjà, pour Héraclite, tout être est du feu transformé. Aristote définit la physique «une théorie du mouvement». L'idée évolutionniste apparaît dans Anaxagore, dans Démocrite. Métrodore, sans nuls télescopes, a proclamé l'univers infini. Bien avant Copernic, Cléanthes de Samos a soutenu que c'était la terre qui se mouvait; les savants d'Alexandrie, déjà, connaissaient l'héliocentrisme... Tout est d'emprunt, tout recommence, Monseigneur. La théorie des tourbillons et des causes de la pesanteur, Descartes la prend à Képler; Képler l'avait prise à Leucippe, comme l'École atomistique de nos jours copie Lucrèce et Démocrite. Il n'y a pas d'idées inédites, pas plus que d'actions nouvelles. Jusqu'aux plus bizarres folies, jusqu'aux plus ridicules chimères, tout a déjà été pensé... Quelle stupeur, quand le même Descartes traite les bêtes de machines, n'éprouvant, ne sentant rien de plus qu'une horloge ou un tournebroche! Puis, bientôt après, l'on s'avise que Gomesius Pereira, médecin espagnol, a soutenu, un siècle avant, la même thèse... De nos jours, le savant Béchamp découvre ou croit découvrir ce qu'il nomme les microzymas, infiniment petits, vivaces, indestructibles, qui font l'être et lui survivent, inengendrés, inanéantissables, si bien que ceux que l'on rencontre, par milliards, dans la craie, le marbre, les roches, seraient les restes encore vivants des premiers habitants du globe. Voilà de quoi surprendre, n'est-ce pas?... Bah! Monseigneur, un hermétiste, un fou, un certain Rodolphe Goclenius écrivait, il y a trois cents ans, ces propres paroles: Qu'il subsiste dans les cadavres certaines portions de vie, dont Dieu formera un nouveau corps, au jour de la Résurrection. Vous le voyez! Même aux sottises que l'on croirait le plus son bien propre, l'homme ne fait que répéter un devancier. Il plagie ses extravagances, il rabâche sa déraison... Ainsi, toujours inquiets, agités, demi-sceptiques avec la science, demi-croyants avec la religion, sûrs de rien, en proie à la peur, aux préjugés, à l'ignorance, au mensonge, les fils d'Adam se succéderont, jusqu'au moment où le globe épuisé, en se tarissant sous leurs pieds, mettra fin à leurs efforts. Que l'homme travaille maintenant! Qu'à défaut de l'éternité, du progrès infini pour lui-même, il les promette à l'Humanité! Le jour viendra pourtant de disparaître... Déjà la chaleur diminue; le flot de vie se pétrifie: cette planète bouillonnante ne sera plus, dans des milliers d'années, qu'un dur et froid morceau de verre. Alors, ses entrailles de rocs peu à peu se désagrégeront; le lien de son être se rompra; et enfin, l'immense cadavre tombera dispersé à travers l'espace, en grêle de fragments cosmiques, en aérolithes, en poussière.


Le Grand-Duc ni Manès ne parlaient plus, et lentement, ils s'avancèrent jusqu'au bord de la terrasse. Une seule étoile, comme un diamant, palpitait encore, dans l'air vermeil. Puis, le soleil parut, en longs rais de flamme, à l'horizon plat du désert, et il montait, ardent et pur, tandis que çà et là sur la mer tranquille, quelques voiles étincelantes couraient, comme des chars. Un coup de canon retentit. Les gardes, au pied des murailles, ouvrirent en soulevant les barres, les larges portes de la ville; des files d'ânes et de chameaux chargés de cruches serpentaient tout au loin, sur la plaine immense, où les fourneaux pour calciner les pierres à chaux commençaient à fumer. Mais à l'est, du côté de Médine, l'œil de Floris s'arrêta sur un enclos demi-ruiné, au milieu duquel se dressait, comme une chaîne de rochers, une sorte de tumulus gigantesque.

—Ah! dit Manès, le soleil se lève juste derrière le tombeau d'Ève... Voyez!... Un aigle blanc marin plane au-dessus, les ailes grandes ouvertes.

—Le tombeau d'Ève? répéta Floris.