Le 13 janvier 1844, Mme Maria-Pia, entendant la messe en son oratoire, car elle était demeurée catholique, par permission spéciale du Tsar, ressentit de violentes douleurs. On l'emporta dans son appartement; sa dame d'atour portugaise lui arrangea les cheveux comme on les arrange en Portugal aux femmes qui vont accoucher et qui ne doivent pas de sitôt changer de coiffure; le médecin fut averti; on prépara les langes et le berceau, et l'on coucha promptement la malade.
Le Grand-Duc, quand on lui apprit l'événement, allait partir pour la chasse au loup, avec la princesse Gourguin et plusieurs gentilshommes de Novgorod. Il manifesta un violent dépit et dit, comme en furie, à la camériste, qu'elle était folle et sa maîtresse aussi. Cependant, il renvoya les traîneaux, s'excusa auprès de ses invités, et monta chez la Grande-Duchesse.
La nouvelle y avait rassemblé, en désordre, la petite maison portugaise dont Maria-Pia avait été suivie: le chapelain, la dame d'atour, deux femmes de chambre qui étaient sœurs, et les favorites de leur maîtresse. Mais, sitôt qu'elle les aperçut, Sacha Gourguin se récria, dit hautement que tant de monde réuni incommoderait la malade; enfin, prenant le ton d'autorité comme par un tendre intérêt, elle ordonna que tous se retirassent, à l'exception du peu de gens indispensables; et pour ne laisser de prétexte à personne, elle exhorta le Grand-Duc à donner l'exemple. Monseigneur sortit donc de la chambre, et tout le monde le suivit. Il ne demeura auprès de Maria-Pia que la Gourguin, Platon Boubnoff le médecin, et une fille de service qui se nommait Agraféna. En effet, les femmes de chambre eussent été de peu de secours, la plus âgée ayant seize ans à peine, et toutes deux ne faisant rien que pleurer.
Les douleurs de Maria-Pia furent si longues et si excessives que l'on craignit qu'elle ne pût y résister. Le chapelain fit une exposition du saint sacrement dans l'oratoire, où les Portugaises passèrent le jour à prier et à se lamenter. Vers le soir, au milieu d'un violent accès, Platon Boubnoff dit brusquement que la patiente ne pourrait jamais soutenir le travail, si elle ne prenait un peu de repos, et avec son impétuosité, il lui présenta à boire. A peine Maria-Pia eut-elle avalé le breuvage, qu'elle tomba dans un sommeil léthargique, qui dura jusqu'au lendemain. Le Grand-Duc ne se coucha pas. Il venait gratter par moments à la porte, qu'on lui entre-bâillait, et parlait bas, tantôt à la princesse, tantôt à Agraféna ou au médecin. Un peu après minuit, Platon Boubnoff sortit de la chambre, et il n'y rentra que le matin.
La Grande-Duchesse s'éveilla enfin. Elle se crut environnée de tous les symptômes assurés d'un accouchement, et aussitôt demanda son enfant. Boubnoff lui répondit, d'un air étonné, qu'elle ne l'avait pas encore mis au monde. La Grande-Duchesse se prit à pleurer et soutint vivement le contraire, en sorte que, pour apaiser l'extrême inquiétude qu'elle témoigna, le médecin finit par l'assurer que la journée ne se passerait point qu'elle n'accouchât, et même sûrement d'un fils, à en juger par les opérations que la nature avait faites pendant la nuit. Cette promesse parut contenter le Grand-Duc, mais ne calma point Mme Maria-Pia, qui protestait toujours qu'elle avait accouché.
Le château de Biélo avait pour hôte, à ce moment, un certain comte Nadasti, avec sa femme. Celle-ci voulut visiter la Grande-Duchesse, et, pour ne point donner prise aux soupçons, Sacha Gourguin l'introduisit. Dès que la comtesse s'approcha, Mme Maria-Pia fondit en larmes et lui fit part de ses angoisses, jurant qu'elle était accouchée. Mais, par un hasard singulier, cette comtesse Nadasti prétendit aussitôt se souvenir que dans une de ses grossesses, elle avait eu, au bout du neuvième mois, tous les signes avant-coureurs d'un accouchement, qui cependant n'arriva que six semaines après. La princesse Gourguin approuva beaucoup ce récit, et il sembla séduire aussi le Grand-Duc, mais la Grande-Duchesse ne se rendait point.
Platon Boubnoff, jaloux de vaincre cette dangereuse opiniâtreté, s'avisa d'expliquer alors que l'enfant s'était présenté pour naître, mais qu'un lien l'avait retenu attaché aux reins; et que le seul moyen de rompre l'obstacle était que la Grande-Duchesse fît quelque exercice violent.
Se croyant toujours dans l'état d'une femme nouvellement accouchée, Mme Maria-Pia refusa d'abord de courir le risque de cette épreuve. Mais la Gourguin, le médecin et cette comtesse Nadasti se mirent comme de concert à la presser, tandis que le Grand-Duc, le nez contre la vitre, demeurait sans souffler mot. Bref, l'on prêcha, l'on exhorta Mme Maria-Pia de tant de façons, qu'elle se trouva indécise. Elle aimait tendrement le Grand-Duc et se croyait aimée de lui; elle pensait n'avoir point de meilleure amie que la princesse Gourguin: de manière que, cédant enfin, elle se résigna à suivre le conseil que tous lui donnaient.
L'apanage de Biélo, comme vous le savez, a pris son nom du lac immense non loin duquel est bâti le château. Mme Maria-Pia se fit habiller, couvrir de fourrures, et sortit. C'était un de ces crépuscules à cirrus rouges et à bise glacée; il y avait, ce soir-là, vingt degrés de froid. Platon Boubnoff monta avec elle dans un traîneau; le Grand-Duc les suivit dans un autre. Ce fut sur le lac Biélo, tout raboteux, tout hérissé de glaces, que l'on promena la Grande-Duchesse, avec des cahots si violents qu'ils menaçaient, à chaque moment, de la précipiter de son siège. Après cette barbare promenade, on la reporta dans son lit.
Quelques semaines se passèrent. Voyant que personne, autour d'elle, ne se laissait convaincre par ses discours, la Grande-Duchesse ne sut plus que croire: elle dit qu'elle mettait en Dieu désormais son espérance, et chercha dans la religion des motifs de consolation. Enfin, l'on commença de penser qu'elle n'avait jamais été grosse; que séduite par son désir, elle avait pareillement séduit le Grand-Duc et ses familiers. On citait des exemples de femmes qui s'étaient crues grosses sans l'être, et qui avaient nourri leur erreur pendant plusieurs mois. Tout le monde, en un mot, fut persuadé que cette aventure était un jeu de la nature, qui déroge quelquefois à sa marche ordinaire; et je me rappelle qu'en ce temps-là, comme je n'avais pas encore l'honneur d'être attaché à Son Altesse, on me demandait fréquemment mon avis sur cette étrange affaire[3].