—Par la sainte croix! murmura-t-elle... Hélas! c'est un bien grand serment... Fougueux et passionné comme il est, si je parle, il voudra la voir, il rompra son vœu, et comment Dieu ne vengerait-il pas une promesse où sa croix a été jurée?... Le Saint-Père pourrait le délier... Mais quoi! Avant la réponse de Rome, les noces auront été célébrées... Dût mon cœur se briser, il faut donc que ma langue se taise... Pauvre cher enfant! poursuivit-elle. Presse ta mère entre tes bras. Cher fils, ne perds pas l'espoir!... Dieu surmonte tous les obstacles. Il ne cesse jamais de vouloir ce que nous pouvons souhaiter, pourvu que nous ne cessions jamais de nous abandonner à lui... Sois calme et confiant, cher fils. Ne t'obstine pas dans ton chagrin!
—Du chagrin, moi! repartit Floris amèrement. Moi, m'obstiner dans mon chagrin... Allons! n'y a-t-il pas trois mois que j'ai suivi ici M. Manès? N'ai-je pas écrit au grand-duc Fédor une lettre respectueuse? N'ai-je pas souri aux indifférents?... Ne suis-je pas allé dernièrement, lorsque j'étais absent, tu te rappelles, ne suis-je pas allé à Rugen, pour tenter de la retrouver? Mes efforts n'ont-ils pas été vains?... O Dieu, ô Dieu, ô Dieu! Est-ce possible!... Dans six jours, enchaîné à jamais... Faut-il encore m'enfuir, briser ces liens?... Oh! il me prend quelquefois envie de les chasser tous du palais, importuns, marchands, complimenteurs, d'arracher moi-même ces tentures et de crier: «C'est un mensonge!... Non, non, non! Je ne me marie pas!»
Elle répliqua doucement:
—Par mon cœur maternel, je te jure que, s'il est du bonheur sur cette terre, il est à toi!... Le trésor que nous te destinons est plus grand encore, mon Floris, que tu ne saurais le supposer. Puisse désormais ta vie être douce! Car tu as eu, mon pauvre enfant, une jeunesse bien amère. Puisse l'avenir te garder autant de joies et de félicités que tu as souffert de disgrâces!... Mais entends. Voilà dix heures qui sonnent à tous les clochers du Hradschin. Je me sens lasse, cher fils... Reconduis-moi à mon appartement.
Tous deux gravirent, à pas lents, l'escalier. Un serviteur dormait dans l'antichambre, le dos appuyé contre un des coussins d'écarlate de la banquette. Le Grand-Duc le toucha du doigt:
—Sander!... hé, Sander!... Il dort profondément. Que ne donnerais-je pas pour dormir ainsi!... Allons, éveille-toi, Sander!
Le valet se dressa en sursaut:
—Monseigneur!... Oh! pardon, Monseigneur!
—Va te coucher, mon bon garçon, reprit Floris: je ne souperai pas... Fais apporter seulement un en-cas dans ma chambre, avec un flacon de vin... Bonne nuit, mère... Je me sens étrangement soulagé de vous avoir ouvert mon cœur... Ainsi, mon père ne viendra pas?