—Le voilà! le voilà! cria messer Pistolese, dès qu'il eut relevé les jalousies de bois qui fermaient les fenêtres du kiosque.

En effet, on apercevait, au fond de l'horizon, la tache sombre d'un grand navire. La mer sans rides étincelait sous le soleil. A droite, une plage s'allongeait, toute parsemée de roches rouges. Çà et là, quatre ou cinq goélands y dévoraient les poissons morts que le reflux avait laissés.

—Vite à la Vieille-Batterie! s'écria Floris. Qu'on tire trois coups de canon, pour leur marquer que nous les voyons!... Chargez-vous-en, ser Pistolese!

Et descendant, à l'angle des jardins, l'escalier San-Teodoro, Isabelle et Floris atteignirent rapidement le petit havre, où la galère se balançait, prête à partir. Trente Morlachs, la toque rouge en tête, le pantalon étroit de serge blanche fermé par des rubans de couleur, étaient assis sur les bancs des rameurs, dans l'intérieur du navire. Le fracas d'un coup de canon interrompit leurs acclamations; puis l'écho, de falaise en falaise, le fit rouler tout le long du golfe. La brise soufflait doucement. La pesante barque s'ébranla... Flammes, pavillons, banderoles, claquaient au vent, frissonnaient; des tapis de Perse éclatants pendaient, le long des bordages, jusque dans l'eau; la proue, entièrement dorée, avec son grand lion ailé, projetait sur les vagues un reflet magnifique; le ciel vermeil s'élargissait, ainsi qu'une rose au cœur immense. Des pêcheurs de l'île de Kosor, qui venaient de prendre un dauphin et menaient le monstre écumeux amarré au long de leur barque, marchèrent, pendant quelques instants, de conserve avec les rameurs, en criant mille bénédictions.


Quatre heures après, la galère n'était pas encore revenue. Fort étonné de ce retard, messer Pistolese descendit jusqu'à la plage de Sabioneira-le-Bas. Les Morlachs des villages voisins commençaient d'y arriver en foule. On entendait, de tous côtés, les carillons des vendeurs de sorbet, de pignolats et de lait caillé, les timbales des astrologues en plein vent, les chansons des guzlares aveugles, dont il y avait quantité, Mme Maria-Pia leur faisant à tous la pension d'un demi-ducat chaque mois, depuis la naissance de Tatiana. La tour des cloches sonna sept heures. Alors inquiet, ne résistant plus à son impatience, ser Pistolese se jeta dans une barque. Les Morlachs déployèrent la voile, et la brise étant favorable, la tartane courut rapidement vers l'île del Eremita. Une couleur d'un violet sombre occupait le ciel, à l'occident; les vapeurs du crépuscule se répandaient. Soudain, au milieu de l'ombre croissante, et dans le silence des flots, on entendit le tintement d'une cloche.

—Hein... Écoutez! dit le majordome... On dirait que ça vient de l'île.

—C'est la cloche de l'ermitage, répondit l'un des pêcheurs... Elle n'a pas sonné depuis la mort de frère Lorenzo, le dernier ermite... Que les saints nous pardonnent nos péchés!

Il fit le signe de la croix, et les autres pêcheurs l'imitèrent. Une terreur superstitieuse les saisit: aucun de ces hommes ne parla plus... Les tintements du glas continuaient, à coups lents, espacés, qui se perdaient au loin, sur la mer.

—Ils sont là-haut! s'écria Pistolese, qui montra du doigt la falaise... Voyez, il y a des lumières à la cabane de l'ermite... Vite, abordez! Que se passe-t-il?