Au dernier moment, on coupe une boucle de cheveux sur la tête que la fumée enveloppe déjà. Et les femmes de se rogner aussi la chevelure à mi-longueur, de geindre, de hurler, de se lamenter, deux à deux, front contre front.
Une ou deux vaches sont amenées; hommes et jeunes gens se mettent après, les saisissent par les cornes, les poussent, les repoussent, les frappent, les rouent de coups, et finissent par les abattre sans armes autres que des bâtons noueux[319]. Les pauvres animaux, traités jusque-là avec une affectueuse mansuétude, résistent comme ils peuvent, parviennent parfois à encorner et piétiner quelques assaillants, qui ne s'épargnent pas à crier et s'agiter, à frapper, s'enivrant de bruit, de tumulte et de confusion. Et quand les malheureuses bêtes ont succombé, tous de se précipiter sur les corps pantelants, de caresser le cou, les flancs navrés, la tête meurtrie; les assommeurs semblent maintenant n'avoir eu au monde rien de plus cher que leurs victimes.
[319] Coutume que nous retrouvons chez les Betsilés de Madagascar.
Pendant la bagarre, le cadavre brûlait. Les fragments du crâne, les os calcinés, sont déposés avec la boucle de cheveux dans un mouchoir, pour être suspendus à un pilier de la maison. Autour de ces reliques flottera désormais le fantôme d'un Lare familier.
Les bijoux d'or et d'argent sont extraits de la cendre et emportés: l'âme qui vient d'abandonner la dépouille périssable est censée en avoir recueilli la partie immatérielle. Les débris sans valeur, friperie roussie et cramée, bracelets de fer tordus, couteaux ébréchés, anneaux gauchis, sont enfouis avec les cendres qu'on recouvre de terre. Une pierre est jetée par-dessus et sur le monticule on brise une cruche. Le Palal clôt la solennité, en jetant une poignée de grains sur les fragments, puis reprend le chemin de l'étable, son sanctuaire, la foule lui ouvrant un large passage. Après quoi, chacun s'incline, touche la pierre du front et s'en va. Sitôt que l'assistance est hors de vue, apparaissent des Cotas qui attendaient avec impatience le moment de dépecer les carcasses.
Désormais, quand on s'entretiendra du défunt, on prendra soin de ne pas prononcer son nom. La hutte élevée pour la crémation est détruite si elle a été faite pour une femme. Elle est conservée, mais personne n'y touche, si elle a servi pour un homme.
Cette première cérémonie est appelée celle des «Funérailles vertes» parce qu'elle dispose des chairs encore fraîches. Les «Funérailles sèches», celles des os, ont lieu pour plusieurs cadavres à la fois. On y brûle les objets d'usage personnel: pots à lait, bâtons, habits, et aussi des modèles de flûtes, d'arcs et de flèches,—modèles, disons-nous, car les Todas ont depuis longtemps abandonné l'usage de ces instruments. On apporte les mouchoirs dans lesquels on a ramassé les débris calcinés et on les verse dans un manteau: un pli par mort. Puis le manteau sera accroché à la porte du Temple-Étable. Les morts entrent ainsi parmi les divinités protectrices du clan.
A ces mânes on sacrifiera des vaches, une au moins par individu. Autrefois, on en a vu expédier une quarantaine en une seule fois; mais l'autorité britannique a interdit l'immolation de plus de deux bêtes par homme. De chaque animal abattu, le mufle est mis en contact avec le manteau mortuaire; la vache expirante envoie son dernier souffle sur les restes de l'ancien maître.
Les ossuaires hauts d'une douzaine de pieds, tressés en paille, en forme de grands éteignoirs, ne ressemblent en rien aux antiques monuments funéraires, parsemés dans la contrée, cromlechs et cercles de pierre appelés par les Todas p'hius,—d'un mot signifiant urne, ou pot,—et par les autres indigènes Pandou Kolis, les Tombes des Pandous. Au-dessous des larges dalles, on trouve des cendres et charbons, des tessons, des pointes de lances et de flèches, des clochettes, parfois des pièces d'or, et des terres cuites, représentant divers animaux, tels que paons, bœufs, tigres et antilopes[320].
[320] Hough, Harkort.