[373] Rowney.

C'est l'exogamie bien comprise qui donne à la Khonde sa haute position de conciliatrice. Son père et son beau-père se rencontreront sur un champ de bataille; ses frères et ses beaux-frères échangeront peut-être des coups de hache; mais elle sera toujours admise à panser les blessures de celui qui est frappé, à baiser les lèvres pâlissantes. Elle sera la première à suggérer la paix, la plus ardente à la recommander, la plus habile à la faire conclure.

Achetée à deniers comptants, troquée contre des objets mobiliers, cette femme devait être une esclave: c'est une maîtresse. On l'a vendue cher et bien cher, on prendra garde de ne pas la détériorer. A mesure que le rapt se transforma en achat, la question d'argent prédomina; par suite, les convenances particulières du jeune homme furent subordonnées à celles des parents qui soldaient. Consultant leurs préférences, ils se donnaient une bru à leur dévotion, se procuraient ménagère entendue et forte au travail. Afin de se prémunir contre les déceptions, ils la prenaient de quatorze à seize ans, âge auquel la fille de ces cantons est déjà formée de corps et de caractère. Et, pour que le fils n'eût pas la prétention d'en faire à sa tête, on le mariait quand il n'avait que dix à douze ans; Tonton le chargeait à cambelarge sur la nuque: «Et hop dada! et hop dada! nous allons enlever une demoiselle, hop dada! Et nous la donnerons à Toto, hop dada, hop dada!» La comédie de l'enlèvement ayant été menée à bonne fin, le petit homme attendait la consommation du mariage, que papa retardait toujours, pour des raisons à lui connues. Cependant on ne nous dit pas que le père khonde fasse exactement comme les Reddies de Tinevally, les Vellalah de Coimbatore et comme tant de moujiks russes, lesquels prennent la peine de dresser au joug et d'instruire dans la physiologie conjugale la grande fille qu'ils ont mariée au «gosse» et laquelle, en attendant épousailles officielles, mène le petit mari tambour battant. Au jour des noces, on fera remise à l'époux de sa femme et de plusieurs enfants grandelets[374]. Pendant les années d'apprentissage, Khondet s'habitue à marcher sous la direction de Khondette, sa légitime et sa prétendue tout à la fois; et, quand il aura enfin le droit de parler en maître, pourra-t-il rattraper l'avance qu'elle a sur lui de quelques années?

[374] Shortt, Neilgherry Tribes.

L'épouse est si peu traitée en esclave que, après six mois de cohabitation, le droit lui est reconnu de planter là le mari qui n'a pas su plaire. S'il lui prend fantaisie, elle s'en va pour ne plus revenir. En certains endroits, on lui permet de partir, qu'elle soit grosse ou non des œuvres de son mari; elle emmène ses enfants en bas âge, sauf au père de les réclamer quand ils auront grandi. Ailleurs, on y met moins de complaisance; elle ne peut quitter étant enceinte, ou avant d'avoir sevré le nourrisson; mais on ne lui fait aucune difficulté si elle est restée sans enfants. En tout état de cause, le père de la malcontente est tenu de rembourser jusqu'au dernier sou qu'a payé le mari divorcé. En réintégrant la maison paternelle, la jeune personne déclare par le fait reprendre son ancienne condition de fille. Mais si elle entend convoler en secondes noces, elle n'aura plus besoin de se faire enlever. Cent individus adultes fournissent une moyenne de soixante-quinze célibataires, tous tenus de la recevoir à bras ouverts si elle demande hospitalité. Si l'homme qu'elle distingue se dérobe aux avances, le clan tout entier répond pour lui, se déclare l'hôte de la belle, lui donne bon gîte et le reste, jusqu'à ce qu'elle se déclare satisfaite. Souvenir de polyandrie.


Dans le cours de sa carrière conjugale, la Khonde qui se respecte a exercé son droit de mutation trois, quatre ou cinq fois. Rare anomalie,—la réciproque n'est point admise pour le mari. S'il veut s'adjoindre une concubine, qu'il obtienne le consentement de sa légitime. Ne pouvant, comme sa compagne, arguer de l'incompatibilité d'humeur, il ne saurait divorcer qu'en cas d'adultère notoire, d'inconduite flagrante ou prolongée de la part de madame, à laquelle l'opinion est loin de tenir rigueur pour quelques coups de canif dans le contrat. S'il la surprend en conversation criminelle, toute voie de fait lui est interdite. Ce serait une honte, s'il frappait la femme, lui manquait d'égards ou seulement insultait l'amant. S'il use de rigueur, il exclura l'infidèle de son foyer pendant un jour ou deux, jusqu'à ce que l'autre ait soldé l'amende: un cochon, douze têtes de bétail, prix fixe et connu d'avance. Après encaissement, l'époux qui ne se tiendrait pas pour indemne, passerait pour ombrageux et difficile à vivre. En quelques endroits, cependant, le point d'honneur exige que, sans attendre la remise des dommages-intérêts, l'amant et le mari se prennent aux cheveux, se secouent gaillardement devant une impartiale assemblée qui applaudit aux bons coups. Toutes armes autres que les naturelles sont alors interdites; entre frères, concitoyens et cogentiles, coups de poing et coups de pied doivent suffire. D'ailleurs il n'y a pas eu adultère à proprement parler: un cousin a pris la place qui appartenait à un autre cousin, mais tout s'est passé en famille. Après le duel, Pâris et Ménélas se complimentent réciproquement, s'asseyent à un banquet auquel Belle Hélène a donné ses soins. Même coutume existait naguère en Mingrélie[375], où un cochon d'amende faisait aussi les frais de la réconciliation. L'épouse khonde gagne en considération si l'accident se renouvelle de temps à autre: autant de galants prouvés en justice, autant de titres d'honneur. Des matrones morigènent de jeunes femmes, disent en se rengorgeant: «Moi, ma petite Sophie, à ton âge, j'avais déjà fait payer l'amende à celui-ci et à celui-là...» Si décente de maintien, si réservée en ses propos qu'elle n'ose dire: «mon mari», mais emploie la circonlocution: «le père de mes enfants», elle ne craint pas d'en faire porter à ce père-là. Bagatelle en Khondie, où la doctrine de la filiation paternelle en est encore à se consolider. En pareille matière, deux ou trois siècles comptent pour peu de chose, et le temps coule avec une lenteur paresseuse. Ici, le ménage individuel ne s'est pas encore retranché derrière les murs de la vie privée; la communauté mâle n'a point fait l'entier abandon de ses droits régaliens sur la personne de chaque femme et sur sa progéniture. Le fond de l'institution matrimoniale est encore polyandrique, résultat de la rareté des épouses, motivée elle-même par la rareté des subsistances.

[375] Chardin, R. P. Zampi.


Quand les liens du mariage individuel sont tellement relâchés, il ne faut pas demander compte sévère des pratiques imaginées par les bons paysans pour la prospérité des champs, l'heureux croît de la céréale et l'engrangement d'une moisson opulente. On nous vante Cérès la législatrice, Déméter qui a moralisé notre espèce; nous le voulons bien, ce qui n'empêche que les «Mystères de la Bonne Déesse» ont partout, même dans le Nouveau Monde[376], commencé par être des orgies difficiles à décrire. Nos Khonds n'en font pas autant que les Thotigars de l'Inde méridionale, lesquels exigent que leurs femmes se donnent à tout venant, afin que la terre, prenant bon exemple, fasse germer les graines déposées dans son sein. A l'époque des semailles ont lieu des festivités qui rappellent celles de la Mylitta babylonienne, celles où les filles d'Israël honoraient Astarté en se prostituant sur les aires à dépiquer le froment[377]. Ces Thotigars élèvent aux bords des routes, ici une tente, là une paillote qu'ils jonchent de fougère, et qu'ils garnissent de rafraîchissements. Sous ces abris les époux installent leurs moitiés, vont eux-mêmes racoler les passants, et, s'il le faut, les engagent avec instance: «Procurez le bien public, l'abondance du pain!» En matière de foi, inutile de discuter.