On l'a déjà remarqué plusieurs fois: l'infanticide féminin est plus répandu chez les nobles races que chez les pauvres et les misérables. Les Radjpoutes aussi, peuple aristocratique et guerrier, qui a plusieurs traits communs avec les Khonds, fatigués de se ruiner en cadeaux de noces à leurs sœurs ou à leurs filles, auxquelles ils envoyaient une dot magnifique, même quand on les leur avait enlevées[378], avaient imaginé de noyer les pauvres créatures dans un bain de lait tiède. Elles demandaient du lait, eh bien! on leur en donnait du lait, Du lait tiède, remarquez-le: car on eût manqué de cœur à les asphyxier dans un liquide froid au toucher. Où la sensibilité va-t-elle se nicher?

[378] Elliot, Races of the N. W. provinces of India.

Faisons taire l'indignation qu'excitent ces actes dénaturés. Les primitifs, ne disposant que d'insuffisantes ressources alimentaires, ne croyant pas que les nouveau-nés aient une âme dont il vaille la peine de parler, font peu de cas des avortements et des infanticides. Et combien de civilisés dans l'Inde, en Chine et même ailleurs, qui regardent comme un malheur la naissance d'une fille! Combien l'exposent ou la font mourir de faim lente! Une secte doctrinaire a préconisé la pratique malthusienne, la disant un acte de haute prévoyance domestique. Que de réponses absurdes et cruelles a provoquées le problème social! Les filles qu'on marierait difficilement dans leur rang, leur caste ou leur fortune, les peuples chrétiens et les nations bouddhistes les «mettent en religion», s'en débarrassent en les cloîtrant dans des couvents. Mais les non-civilisés préfèrent les tuer d'emblée: c'est moins hypocrite. Et les Khonds d'ajouter qu'ils ont à contre-balancer la consommation d'hommes qu'emportent les incessantes guerres et les combats renouvelés.

Infanticide à part, les parents montrent affection et tendresse pour leur progéniture. Soucieuse d'être mère,—d'un garçon s'entend,—la jeune femme importune les divinités pour qu'elles bénissent son ventre. Si la grossesse se fait attendre, elle va pèleriner au confluent de deux ruisseaux ou rivières, où un prêtre l'asperge en prononçant des paroles sacramentelles. Longtemps à l'avance, elle s'inquiète du nom que le sort réserve à l'enfant, nom qui sera celui d'un des grands-parents, car les aïeux s'arrangent à renaître dans la famille. A la moisson ou autres travaux urgents, la mère s'attache le nourrisson au dos et le trimballe, ajoutant cette fatigue à celle de la faucille. Mais a-t-elle vraiment la simplicité de croire ce qu'enseignent les théologiens et astrologues de l'endroit? Que le Dieu Soleil, ayant constaté les funestes effets produits par la passion sexuelle, ordonna de limiter le nombre des femmes? Que les laisser vivre toutes, rendrait impossibles la paix et l'ordre social? Que moralement et intellectuellement, elles sont inférieures aux seigneurs et maîtres, qu'elles savent pourtant si bien manier? Que par la femme, plus sujette au mal, le péché entra dans le monde?

Les âmes des morts reviennent, dit-on, dans leurs familles, où elles renaissent de génération en génération. Mais la réception d'une âme n'est pas définitive avant la «nomination» qui a lieu sept jours après la naissance. Si l'enfant reçoit le nom de Paul plutôt que celui de Pierre, l'ancêtre Paul renouvellera son bail à l'existence, et Pierre patientera encore. S'il s'agit d'une fillette et qu'elle soit mise à mort dans la première semaine, l'âme comprendra, sans qu'il soit besoin d'insister davantage, que la famille ne veut plus de sa personne. Elle ira se caser ailleurs, se faire adopter par une autre peuplade. Ainsi diminuera le stock d'âmes féminines au profit de l'élément masculin. En vertu de ce raisonnement, quelques Chinois de Hekka et de Canton tuaient les filles sitôt nées, ou même leur coupaient nez et oreilles, les écorchaient, dit-on, pour les dissuader de renaître dans le sexe inférieur. Des enragés s'en prenaient encore aux mères qu'ils accusaient de complicité avec la misérable créature[379].

[379] China Review.

Par suite des suppressions opérées, les survivantes faisaient prime sur le marché matrimonial de Khondie, jouissaient d'une haute considération dans les relations publiques et privées. On affirme—est-ce vrai?—qu'elles s'entêtèrent plus que leurs maris à garder la coutume cruelle.


Pour se délasser des travaux agricoles, nos indigènes s'adonnent aux plaisirs de la chasse; après avoir manié la pioche et la charrue, ils soupirent après les terribles excitations de la guerre, qui sort de l'habitude quotidienne et secoue violemment. Ce besoin d'émotion, ils le passent d'abord en ivresse, en danses échevelées, mais, par intervalles, le tempérament exige davantage. Alors ils croient indispensable de se mesurer avec des rivaux de leur taille: histoire de montrer force et vaillance, de raviver l'orgueil, et de rafraîchir l'éclat de l'antique gloire. Se tuer entre frères, instinct de haute animalité. Bien que les races inférieures soient douées pour la plupart d'énormes pouvoirs de prolification, elles ne multiplient pas outre mesure, étant la proie les unes des autres et des espèces supérieures. Celles-ci déborderaient si elles ne se faisaient concurrence à elles-mêmes, si elles ne veillaient avec une rigueur inflexible et une sévérité cruelle à ne pas dépasser un certain niveau. Au début de son existence, l'animal de haute lignée, faible encore et exposé à mille périls, paye à la mortalité le tribut qu'exigent la croissance, l'acclimatation, les divers apprentissages. Belle victoire déjà que d'arriver sain et sauf à l'âge adulte. Immense succès que d'avoir surmonté mille et mille attaques dont chacune pouvait être fatale: patentes et latentes, directes et indirectes, visibles et invisibles. Après avoir triomphé du monde entier pour ainsi dire, surgit le plus grand des périls: la lutte contre égaux, les combats contre les camarades, contre le frère, autre moi-même. Ces petits d'une même portée ont prospéré. En d'excellentes conditions ils vont mesurer leurs forces; le plus robuste accomplira le grand acte physiologique, et perpétuera l'espèce. «Au plus fort la plus belle!» La guerre est un fait primordial, un article organique de la charte octroyée par la nature aux populations primitives. La lutte fouette le sang, réveille les énergies endormies, supprime les faibles par la mort immédiate ou par la mort indirecte, en ce sens qu'ils ne se reproduiront pas. Fêtes et banquets, autant de prétextes à rixes et batteries; les mâles, façonnés d'un plus grossier limon que les femelles, semblent ne pouvoir mieux s'amuser qu'à coups de poing, de pied, de pierres, de bâton. Encore au commencement de ce siècle, en plusieurs cantons de l'Irlande, des Galles anglaises et de la Bretagne française, les adultes se donnaient, les dimanches après midi, la satisfaction de s'enivrer, puis de s'entre-cogner. Au Velay, dans l'Aragon aussi, en mainte autre province, il était beau de dégainer le couteau, de le brandir, puis d'envelopper une partie de la lame avec le mouchoir: «Ohé! ohé! Qui des gars veut goûter de ma pointe? A deux pouces de fer? A trois pouces, à quatre pouces? Qui en veut du joujou? Qui en veut? En avant les amateurs!»

Les populations sauvages de l'Inde et de l'Indo-Chine ont aussi leurs luttes héroïques. Une ou deux fois par an, les mâles se rassemblent; pour se dégourdir, ils se prennent aux cheveux, se houspillent, se bousculent de la belle façon, n'employant à ce jeu que les armes données par mère Nature, armes mortelles parfois. Mais nos Khonds, passionnément adonnés au métier des armes, tiennent cet amusement pour grossier, dépourvu de dignité: «Jeux de mains, jeux de vilains.» Écoutons leur légende: