Cependant les belligérants demandent un nouveau signe. Pourquoi pas? Le prêtre convoque tout le monde devant l'autel, invoque le dieu:
—«O Loha! tu avais décidé la guerre. Pourquoi? Nous l'ignorons.
«Voulais-tu préserver entière notre vaillance, qui eût pu se détériorer dans l'inaction? Voulais-tu empêcher nos ennemis de devenir trop forts? Voulais-tu nous soustraire à la paresse et à l'indolence? Voulais-tu honorer tes amis par une belle mort?
«Peut-être les forgerons, les tisserands et les distillateurs t'avaient incité à nous jeter dans une guerre qui leur a valu gains et profits.
«Le gibier des jungles, les fauves se sont-ils plaints qu'une plus longue paix leur serait fatale?
«Les abeilles, les oiseaux ont-ils craint d'être exterminés par nos chasseurs? Les bœufs sont-ils fatigués de porter le joug, de traîner la charrue?
«Avais-tu quelque autre raison à nous inconnue? Quoi qu'il en soit, pour ce qui nous concerne, nous en avons assez, et nous aimerions que la paix nous fût rendue, si tel est ton bon plaisir.
«Qu'il te plaise nous faire connaître ta volonté!»
Dans un plat, le djanni verse maintenant de la graisse fondue, allume une mèche. Si la flamme s'élève haute et droite, Loha veut continuer la guerre; mais si la flamme s'incline, Loha accepte qu'on se réconcilie.
Contre-épreuve: un œuf est dressé sur un plat de riz. Comme pour la flèche, selon qu'il restera debout ou qu'il tombera, le dieu sera pour la guerre ou la paix:
«Loha, si tu veux que la guerre se poursuive, donne-nous une force qui dure jusqu'à ce que les armes échappent aux mains du dernier adversaire.
«Si tu veux la paix, ton service n'en souffrira pas. Mais, alors, agis sur les cœurs pour que la paix soit loyale et sincère. Sonde les âmes de nos ennemis, sonde les esprits de leurs dieux, découvre le fond de leurs pensées.
«S'ils désirent la tranquillité autant que nous-mêmes, nous danserons la danse de la paix, et nos pieds soulèveront une poussière qui de trois jours ne retombera sur le sol.»
Il suffit, et l'on entame les négociations. Elles aboutissent. Le prêtre convoque les deux tribus et entonne une de ses longues litanies:
«Que la multitude assemblée prête l'oreille!
«Voici comment les hostilités surgirent. Loha avait dit: Qu'il y ait guerre!
«Loha entra dans les outils, qui d'instruments de paix se changèrent en armes offensives. Il se fit tranchant de hache, se fit pointe de flèche.
«Il entra dans ce que nous mangions, dans ce que nous buvions, tous ceux qui burent ou mangèrent furent emplis de fureur, et les femmes, amies de la paix pourtant, attisèrent le feu au lieu de l'éteindre.
«L'amour, l'amitié firent place à la haine et la discorde; une grande guerre s'ensuivit.
«Maintenant Loha a eu ce qu'il voulait, la terre s'est engraissée de sang. Assez maintenant!
«Que s'émoussent les armes, et que s'éteigne la colère! Que reviennent l'amour et l'amitié!
«Loha, veuille maintenant tourner tes pas ailleurs, et toi, Déesse du Croît, regarde-nous avec faveur et fais que notre peuple prospère et multiplie!»
Le prêtre alors asperge l'assistance avec une boue bénite, mélange d'eau consacrée et d'une terre prise dans une fourmilière ou dans une termitière.
Sitôt le traité conclu, les combattants de la veille se précipitent à la danse de la Paix, gigotent, sautent et tressautent avec un entrain qui, s'exaltant jusqu'à la frénésie, emporte les dernières rancunes, les ressentiments mal effacés. La réconciliation est réputée donner au cœur la joie la plus intense qui se puisse éprouver au monde. Cette extase, Loha l'a inspirée, il serait impie de la réprimer, irrespectueux de la modérer. Après s'être démené pendant trois à quatre heures, on n'a pas trop de quinze jours pour se remettre de la fatigue.