Ce que les morts savent faire le mieux, c'est tuer. Par leur intermédiaire agissent les méchants sorciers, les maudits jeteurs de sorts. Les sorcières montent sur le toit des paillotes, y percent un trou, par lequel elles déroulent un fil, qui va toucher le corps de l'individu à maléficier. Par l'intermédiaire de ce fil, elles sucent le sang, font couler le poison dans l'estomac[381], débilitent les os. Si la vie, si la santé vous sont chères, ne vous laissez pas rencontrer par la femme morte en couches, laquelle hante sa pierre tumulaire. Vêtue d'une longue chemise blanche, elle a la figure noire et triste, le dos barbouillé de suie et les pieds retournés. Et gare au démon de l'épilepsie qui voltige au-dessus de Djeypour! Des flammes lui sortent de la bouche. A minuit, il se blottit dans un recoin obscur, ou perche sur l'arête d'un toit, prêt à fondre sur le malavisé qui vaguerait par les rues. Les tigres ont abondance de gibier dans la jungle; ils n'en sortiraient jamais pour déchirer bœuf ou chevreau, encore moins pour dévorer un homme, n'était qu'un dieu leur en donne commission expresse, ou qu'un sorcier rancuneux s'est fait nilipa, ou garou, en se glissant dans leur peau bigarrée.

[381] Shortt, Journal of the Ethnological Society.

Pour échapper à l'action malfaisante de ces esprits et de leurs compères, on s'adresse aux prêtres, médiums officiels entre le monde des vivants et celui des morts, sorciers eux-mêmes, mais pour le bon motif. Leurs offices étant reconnus indispensables, la communauté leur alloue l'usufruit du «champ des dieux». Leur existence pourrait sembler facile, n'était qu'elle se passe dans une retraite désagréable à plusieurs; n'était qu'elle interdit de prendre rang au noble jeu des batailles, ne permet pas de partager le repas des laïques, de manger la nourriture qu'auraient préparée des mains profanes. Les amateurs ne sont pas nombreux, bien que l'industrie sacerdotale soit parfaitement libre et ouverte à tous, tant à l'entrée qu'à la sortie—sauf cependant en ce qui concerne le culte du Soleil, qu'on veut héréditaire dans certaines familles. N'importe qui, a le droit de se consacrer au service de toutes les autres divinités, après l'apprentissage de rigueur. L'aspirant se retire dans la forêt, où il se «met en rapport» avec les divinités qui emplissent les fourrés, avec les divinités qui foisonnent dans les halliers. Il laisse croître sa barbe et sa chevelure; et, quand elles sont suffisamment longues et broussailleuses, il acquiert le don de divination. Mais il ne sera pas accepté comme prophète avant d'avoir prouvé qu'il sait prédire l'avenir, précaution fort raisonnable assurément. La divinité prend possession de sa personne en le faisant éternuer; il se démène comme le possédé qu'il prétend être, hurle et vocifère, déraisonne de la façon la plus orthodoxe. Quand le besoin s'en fait sentir, il va à la chasse des sorcières, les découvre et les dénonce, pour qu'on leur arrache les deux incisives de devant. Ce traitement les rendra impuissantes, incapables de prononcer leurs incantations avec la netteté voulue. Un débit imparfait irriterait le démon qui ferait retomber sur les maladroites le mal qu'elles invoquaient contre autrui. Les Arabes[382] avaient aussi connaissance de ce procédé simple et expéditif. Le prêtre, sorcier lui-même et antisorcier, selon les cas, calme la fureur des tigres, écarte la pestilence. Il trouve la pierre noire que hante la fièvre, l'arrose de sang, la dépose solennellement sous un certain arbre, l'enclot dans une plantation d'euphorbes.

[382] Chronique de Tabari.

Autres exploits: il ramasse les vieux balais, marmites ébréchées, gourdes fêlées et corbeilles mal en point, tous objets que hantent volontiers les esprits en rupture de ban; il les jette dans un endroit désert: au fond de la forêt, au bras d'un gibet, aux branches d'un arbre mort. Il les a enduits de sang ou d'eau-de-vie, et, quand les démons goulus se sont jetés sur l'appât, il les emprisonne dans une enceinte de poteaux auxquels il append des armes rouillées, clôture qu'ils n'oseront franchir[383].

[383] Dubois, Mœurs de l'Inde.

Au djanni appartient de propitier les quatorze patrons nationaux et les onze divinités locales, sans oublier les dryades, les nymphes des rivières et des fontaines, les faunes et sylvains. Il en est qui vivent sur terre, d'autres en dessous; ces derniers sortent par les fissures du sol, pour se montrer à leurs adorateurs, et pour picorer dans les blés: les épis vides ou torris ont été grugés par eux[384]. Sous un arbre exceptionnellement élevé habite le «Grand Père», ou Pitabaldi, assimilé à une pierre, que les fidèles viennent barbouiller de safran. Ce sont encore les djannis qui interprètent la volonté du Destin. Ils rendent des oracles en consultant les oscillations d'un pendule, ou encore en écrasant un œuf pour examiner les configurations du blanc et du jaune. Les Moundahs ont une sorte de Pâques, dans laquelle fête chacun s'amuse à heurter son œuf contre celui du passant. Ceci à l'imitation du grand Sing Bonga, qui avec un simple œuf de poule, cassa les globes de fer que lui opposaient ses rivaux, les Asours, dieux forgerons. Les œufs sont partout fatidiques. Les Ouraons en mangent avec recueillement sur l'emplacement de la hutte qu'ils vont construire, du village qu'ils vont fonder, emplacement qu'ils ont déjà rendu propice en y jetant du riz.

[384] Dalton, Macpherson.

Écarter les esprits malfaisants, pourvoir au bon augure, telles sont les occupations ordinaires du prêtre; les plus solennelles consistent à égorger les victimes dont le sang assouvira la soif des divinités, celle des mille et mille diablotins qui foisonnent dans la forêt et la campagne, dans l'air et les eaux, dans les creux de la terre. S'il paraît grand quand il saigne poules, chèvres et taureaux, il paraît sublime quand il immole des victimes humaines. Tuer des enfants, tuer des adultes, tuer des jeunes filles, fonction auguste.