[53] Cfr. Maha Bharata, Adi Parva.

Avec une tendre sollicitude, les bonnes amies versent, sur la tête de la femme en travail, le contenu d'un pot de chambre, pour la fortifier, disent-elles. Après la délivrance, elles coupent le cordon ombilical avec les dents, quelquefois avec un coquillage tranchant, jamais avec ciseaux ni couteau; et ce cordon est gardé avec grand soin pour qu'il porte bonheur au nouveau-né. Sitôt qu'il lui est possible, la jeune mère mange d'un hachis dans lequel on a fait entrer de bons morceaux: le cœur, les poumons, le foie, l'estomac, les intestins de quelque robuste animal—moyen de procurer au nourrisson santé, vigueur et longue vie. Pendant quelques jours, aucun feu n'est allumé dans la hutte, rien ne sera mis à cuire au-dessus de la lampe domestique,—aucun os ne doit être emporté hors de la demeure,—le père et la mère ont chacun son broc, auquel il est à tout autre défendu de boire;—pendant six semaines il est interdit aux parents de manger dehors, à la mère de passer le seuil de la porte. Ce terme expiré, elle fait sa tournée de visites, habillée de neuf, et jamais plus elle ne touchera les vêtements qu'elle portait lors de ses relevailles. Durant une année, elle ne mangera jamais seule,—toutes prescriptions auxquelles, en cherchant bien, on trouverait des parallèles dans notre «Évangile des Quenouilles».

Au nouveau-né, la mère réserve les plus belles fourrures et le père sert le morceau délicat de sa chasse. Pour lui faire des yeux beaux, limpides et brillants, il lui donne à manger ceux du phoque. On se plaît à lui donner le nom de quelqu'un qui vient de mourir:—«pour que le défunt trouve repos dans la tombe[54]». «Nom oblige», et, plus tard, l'enfant sera tenu de braver les influences qui ont occasionné la mort du parrain. Le brave homme est-il mort dans l'eau salée? eh bien, que notre garçon se fasse loup de mer!

[54] Rink.

En toute l'Esquimaudie, pères et mères à l'envi choient leur progéniture, jamais ne la frappent, rarement la réprimandent. La petite créature se montre reconnaissante, ne geint ni ne criaille; les bambins grandissant ne traversent pas d'«âge ingrat», ne se font pas taquins et revêches, contredisants et désagréables; l'ingratitude n'est pas leur fait; onques Inoït ne leva la main sur père ou mère. Dans le Groenland danois, on a vu des fils renoncer à des positions avantageuses pour revoir leurs parents, ou entourer de soins leur vieillesse. Vertu esquimaude que l'affection familiale. Maman Gâteau est une Inoïte, Inoït aussi le papa qu'un voyageur vit sangloter,—on l'eût coupé en morceaux qu'il n'eût pas poussé un gémissement,—sangloter, disons-nous, parce que son gamin n'arrivait pas à claquer du fouet aussi fort que les camarades. Ce père si tendre se gardera pourtant d'énerver le fils chéri, il tiendra à le faire chasseur infatigable, et pour faciliter la chose, lui servira la viande sur les grandes bottes qu'il a plus d'une fois imprégnées de sueur.

Les nourrices, émules des kangouroutes, portent le nourrisson dans leur capuche, ou dans une de leurs bottes, jusqu'à la septième année, les allaitant toute cette période. Elles ne le sèvrent jamais; aussi leurs mamelles s'allongent jusqu'à devenir hideuses. On a vu de grands garçons, flandrins de quinze ans, ne pas se gêner pour têter leur mère, au retour de la chasse, en attendant que le souper fût prêt. Dans cette lactation prolongée, il y a le désir et le moyen d'assurer à l'enfant quelque nourriture au milieu des disettes réitérées, il y a aussi un signe de tendresse et d'affection. Ainsi nous lisons dans les légendes tatares:

«Le héros Kosy enfourcha le cheval Bourchoun et fit sa prière. Sa mère pleurait: Arrive à bon port! Et découvrant ses seins: Bois-y encore, et de ta mère il te souviendra[55]

[55] Radloff, Volkslitteratur der Türkischen Staemme Süd Siberiens, II, 281, et IV, 344.

Il est des Esquimaudes qui vont plus loin dans leurs démonstrations affectueuses, et qui, poussant la complaisance aussi loin que maman chatte et maman ourse, lèchent le poupard pour le nettoyer, le pourlèchent de haut en bas; tendresse bestiale qui nous froisse dans notre vanité d'espèce supérieure. Elles ne verraient pas la moindre ironie dans «l'enfantine» qu'on chante à Cologne, versiculets qu'un littérateur de l'école naturaliste traduirait sans embarras:

Wer soll' de Windle wasche,
Der muss den Dreck wegfrasse[56]!...