[153] Wrangell, Observations dans le N.-O. Amérique.
Hi yangah yangeh,
Ha ha yangah[154]
indéfiniment répétée, qui, semblant venir des profondeurs de l'espace, se rapproche, s'avive et s'accentue en éclats de tonnerre, puis s'arrête brusquement. Un rideau se lève. Paraît un chamane, cheveux flottants, figure masquée en mufle, manteau accoutré d'affiquets bizarres, de colifichets fantasques. Gravement il se dirige vers le foyer, les spectateurs lui faisant place avec respect: il traverse le cercle des chanteurs et chasseurs, contemple longuement la flamme avec son masque aveugle. Soudain, il se met à courir dans le sens du soleil. Les chasseurs le saluent de cris sauvages, brandissent leurs poignards, et se lancent à sa poursuite comme une meute. L'autre détale, file comme le vent. Il pressent les coups envoyés à son adresse, les esquive avec une admirable agilité; son masque ne l'empêche pas de tourner et virer, de sauter à droite, de bondir à gauche. Tout en fuyant, il saisit un tison qui, lancé au toit, retombe sur le sol et fait jaillir de vives étincelles.
[154] Hooper's Tuski.
Qu'est-ce que cela signifie?
Que traqué par ses persécuteurs, le gibier oublie ses dangers pour reproduire son espèce; exploit que toute l'assistance fête par des acclamations. Ce n'est pas tout de tuer le gibier, il faut encore que le gibier se reproduise, que la race ne s'éteigne pas. Aussi les Esquimaux, quand ils abattent un renne, ont soin d'entourer de mousse quelque fragment d'un organe essentiel, de le mettre révérencieusement sous une pierre, ou de l'enterrer sous une motte, à l'endroit même où la bête était tombée. Et quand ils ont pris un phoque, en l'ouvrant, ils lui jettent quelques gouttes sur la tête; sans doute afin que l'âme se réfugie dans l'eau, qui tôt ou tard trouvera le chemin de la mer, grande fontaine des existences.—Quoi qu'il en soit, les applaudissements sont perdus pour le fugitif, ses persécuteurs le harcèlent, gagnent du terrain, marchent sur ses talons et l'affleurent du poignard. Enfin, ils lui jettent un lacet aux jambes, le renversent, le ficellent aux quatre membres, l'enveloppent dans une couverture, et le traînent derrière un rideau. On entend un bruit de lames qui s'entrechoquent, quelques gémissements étouffés, puis les bruits s'éteignent.
Nouveaux actes, nouvelles chasses. Chaque fois un autre gibier est mis en scène; malgré son agilité, malgré son adresse, il ne peut éviter le coup fatal; toutefois, avant de tomber, chaque bête pourvoit à la continuation de l'espèce; une potée d'huile, une marmite de graisse a flambé, illuminant la salle entière.
Au terme du mystère, quand le dernier acteur—un prêtre—vient d'être expédié, on profite de son trépas momentané pour prendre l'avis d'outre-tombe sur les affaires pendantes. Il faut savoir que les masques sont hantés par le génie de l'homme ou de l'animal qu'ils représentent. Autant de masques, autant de dieux. La larve du divin personnage qu'on tient à consulter est plaquée sur la figure du chamane tué à l'instant: il frémit, ses membres se convulsionnent. L'Esprit entre en lui. Vite on interroge, vite il répond, mais d'une voix indistincte, en mots ambigus et incohérents; onques oracle sibyllin ne fut plus mystérieux.
A la rigueur, il n'était pas indispensable que l'angakok mourût pour servir d'intermédiaire entre les deux mondes, puisque son corps sert toujours de réceptacle à un ou plusieurs revenants. En affaires privées, les sorciers donnent leurs consultations dans une cabane; on les étend, mains attachées derrière le dos; tête entre jambes, à côté d'un tambour et d'une peau étendue; puis, les lumières éteintes, on se retire en fermant la porte. Au bout de quelque temps, on entend le captif tambouriner en invoquant son Génie, dont l'approche, indiquée par des coruscations et phosphorescences, s'annonce par un certain bruissement de la peau sèche et tendue. La conversation s'engage; demandes et réponses semblent partir du dehors. Quand on rentre avec des lumières, plus personne: le prophète et la divinité ont disparu par le trou de la cheminée. Inoïts et Peaux-Rouges croient mordicus à cette performance, dont le truc est peut-être celui des frères Davenport, célèbres par leur armoire.