[175] Bastian, Rechtsverhaeltnisse, LXXIX.

Chose singulière! les Grecs et les Romains s'épanchaient en éloges sur les hommes par delà les vents du nord, «les Hyperboréens sans reproche», qui vivaient dans un bonheur parfait et la plus pure innocence. Par leur douceur et leurs mœurs pacifiques, les Esquimaux eussent pu inspirer la légende; sauf que les hyperborei campi et les hyperboreæ oræ d'Horace et de Virgile étaient supposés se trouver sous «un ciel où le soleil ne se couchait pas», ce qui à la rigueur pourrait s'expliquer par le soleil de minuit. Mais nous ne supposons pas que cette légende soit aucunement fondée en fait, nous la prenons pour tout autre chose. Acte de foi, affirmation confiante et hardie, elle dit que la justice, le vœu secret de tous les cœurs, n'est pas une triste duperie, que la fraternité entre les hommes n'est point une chimère. Convaincus qu'il est possible de réaliser leur idéal, des fervents ont raconté, ils ont même cru, que leur rêve avait déjà reçu accomplissement, que cela s'était vu... Où?—Bien loin, bien loin, à tous les bouts du monde—chez les Hyperboréens—chez les gymnosophistes de l'Inde—chez les Éthiopiens—dans le royaume du Prêtre Jean—dans celui de l'Eldorado—et aussi dans l'abbaye de Thélème.


—Et rien du gouvernement?

—En effet, nous l'avions oublié. Ce qui nous excuse, c'est que les Aléouts n'en avaient pratiquement pas avant que les Russes fussent venus s'imposer. Personne ne commandait, personne n'obéissait. Les baleiniers et les angakout exerçaient une influence prédominante, en vertu de leur intelligence et de leur bravoure reconnues pour supérieures; mais quiconque pouvait les contredire, s'il lui plaisait. Les vieillards aussi se géraient en conseillers publics; on s'en rapportait à eux, parce qu'on le voulait bien. Les îles importantes, les grandes agglomérations, étaient arrivées à une manière de représentant. Un Tajoun[176], président élu, centralisait les informations, gouvernait à la papa. On l'exemptait des corvées, et des rameurs étaient attachés à son bateau d'office, au Bucentaure d'Ounimak ou d'Ounalaska. Souvent, il possédait quelques esclaves qu'on immolait à sa mort pour lui tenir compagnie; les Koloches n'ont pas encore abandonné la coutume. Les prérogatives du Tajoun n'étaient guère qu'honorifiques. S'il était désigné pour diriger une expédition de pêche, l'entreprise terminée, adieu le commandement, car «notre ennemi, c'est notre maître». Les légendes stigmatisent quelques tyrans du temps jadis qui auraient usurpé le pouvoir; elles célèbrent leurs meurtriers comme des bienfaiteurs publics[177].

[176] Ou Taljoun, Toïôn

[177] Rink.

En somme, l'Esquimau n'est point dépourvu d'ambition, mais il recherche moins la domination que la supériorité, il préfère la direction au commandement. Il n'a pas besoin, comme nous, d'une autorité devant laquelle il faille trembler, il n'arme pas la Justice d'un glaive, l'Autorité d'une massue aux clous d'airain. Sans prisons ni gendarmes, sans huissiers ni recors, comment fait-il donc? Pauvre sauvage, ne le voilà-t-il pas bien à plaindre!


Deux années après l'expédition de Béring et Tchirikof, en 1741, le sergent Bassof, stationné au Kamtschatka, construisit un bateau en os, et cingla à la bonne fortune vers les îles Aléoutes. En 1745, un autre Russe, Michel Nevodsikof, visita l'archipel, et, à son retour, raconta que les plus précieuses pelleteries de renards arctiques, d'ours et de loutres marines, abondaient en ces lointains parages. Ses récits merveilleux excitèrent l'enthousiasme de gens hardis, décidés à réussir coûte que coûte. Partis seuls ou par bandes, des aventuriers toujours plus nombreux se mirent à la tête des indigènes inoffensifs, et bientôt les traitèrent en esclaves.