Le naturaliste Kittlitz, qui accompagna l'amiral Lutke dans ces parages et fut hébergé de comptoir en comptoir, n'osait dire la vérité, mais la laissait deviner:

«La Compagnie russo-américaine exige le service d'une moitié de l'entière population masculine, âgée de 18 à 50 ans. Le travail est entièrement gratuit. Elle engage aussi quelques salariés. Pendant six mois les hommes vont sur mer à la chasse des animaux marins, et pendant les six autres mois courent le renard. Dans ces conditions, il est difficile de comprendre comment il peut rester assez de bras pour subvenir aux besoins les plus indispensables de la famille.»

Trois générations de chrétiens et de civilisateurs suffirent pour épuiser le pays et le saigner à blanc. Les îles étaient riches en animaux à fourrure, donc il fallait exterminer les animaux à fourrure. Des seules îles de Pribylon, on tira 2,500,000 peaux d'ours marins, pendant les trente années qui suivirent la découverte[183]. On tua tant, que certaine année[184], environ 800,000 peaux étaient entassées dans les magasins, et comme on n'en avait pas l'écoulement, on en brûla la majeure partie. L'exploitation atteignit son terme logique: la ruine. Ce pillage finit par coûter au delà de ce qu'il rapportait; «l'affaire ne payait plus», et en 1867, l'on vendit l'Aléoutie aux États-Unis, avec ce qu'elle contenait encore d'Aléouts.

[183] 1787-1817.

[184] 1803.

Que feront les Américains de ce nouveau territoire dont ils ont maintenant la responsabilité? Comment traiteront-ils les indigènes?—A la façon des Peaux-Rouges, probablement. Voudraient-ils ressusciter l'infortunée peuplade, ils ne pourraient: elle agonise déjà. Mais s'ils veulent adoucir sa fin, qu'ils se hâtent.

Affamée, fatiguée, surmenée, la population a pris l'existence en dégoût. Pourquoi se donner des enfants qu'on serait incapable de nourrir? Pourquoi augmenter le nombre des malheureux? Quand abordèrent les civilisés, escortés de leurs bienfaits, les Aléouts nombraient cent mille, s'il faut en croire les premiers trafiquants, mais le chiffre nous paraît très exagéré. L'évaluation, peut-être encore trop forte, donnée par Chélikof en 1791, portait cinquante mille âmes, dont le père Joasaph se vantait d'avoir converti tout un quart. En 1860, les registres paroissiaux n'accusaient plus que dix mille individus, et, dans ce total, comprenant les Russes et les métis, les Aléouts proprement dits n'entraient que pour deux mille environ[185]. Le changement de suzeraineté n'a point apporté, ne pouvait apporter d'amélioration immédiate. Ainsi chez les Oulongues, visités par Dall, sur une population mixte de 2,450 individus, la mortalité est de 130 pour une nativité de 100. Les Aléoutes sont peu fécondes. On s'accorde à dire que la race entière des Esquimaux dépérit rapidement, sauf peut-être dans les districts groenlandais, sur lesquels le Danemark veille avec une sollicitude paternelle.

[185] Le recensement américain opéré en 1880 sur le territoire d'Alaska, par M. Petrof, indique 2,214 Aléouts, et 16,303 Inoïts, éparpillés dans les districts du Kadiak, de la Baie de Bristol, du Kouskokolm, du Youkon, du Béring septentrional et de la côte arctique.

Sur les Inoïts fait ravage la consomption, qui tue à elle seule plus d'individus que toutes les autres maladies; et ce terrible fléau, jusqu'alors inconnu, c'est la civilisation qui l'apporta[186]. Tout à côté, les Peaux-Rouges sont détruits par la petite vérole, triste cadeau des Visages Pâles.

[186] Hall.