Généralisons la question:


Dans les luttes pour l'existence, à travers lesquelles l'humanité se fraye un chemin sanglant, les vertus passives sont égorgées par les vices agressifs. Et sans agiter la question vice et vertu, on a vu partout, au contact des blancs, se détraquer les systèmes politiques et sociaux, les anciennes coutumes tomber en désuétude, les distinctions antérieures devenir sans objet. Ce que les indigènes avaient pris jusque-là pour dieux, bons esprits, patrons et protecteurs, était transformé en diables d'enfer; la conscience troublée ne se reconnaissait plus dans les questions de bien ou de mal. Le fusil et l'eau-de-vie, il n'y avait plus que cela. Les chefs, bafoués par un paltoquet d'outre-mer, se sentaient dégradés, avaient perdu toute volonté, toute dignité devant le pistolet, tonnerre de poche; les sorciers eux-mêmes avaient perdu la tête, reconnaissant leur ridicule impuissance devant la grande magie des blancs. Les bras du guerrier tombaient paralysés devant les armes foudroyantes; avec son arc et ses flèches, un héros n'était plus qu'un sot en face d'une carabine. En perdant toute confiance en eux-mêmes, ils perdaient le plaisir de vivre et jusqu'à leur tempérament. Plus de joie ni de gaieté, plus de chants ni de danses, plus d'imaginations grotesques et bouffonnes. Renfermons-nous dans un jour triste et sombre, dans une atmosphère épaisse et lourde; descendons tout vivants dans un caveau funéraire... celui de notre nation; mourons avec ce qui fut notre patrie[189].

[189] Dall.

La civilisation moderne, irrésistible quand elle détraque et désorganise les sociétés barbares, se montre d'une singulière maladresse à les améliorer. C'est faute de bonté, faute d'humanité. Notre génie ne se montre ni aimable ni sympathique. Quoi! rencontrer un peuple si doux et patient, si bien porté à la justice et à l'équité, mais ne savoir que subjuguer et fustiger, que décimer et détruire! Ce petit monde avait la gaieté, l'enjouement, la bravoure; il ne demandait qu'à travailler pour vivre, mais il voulait aussi chanter, danser et festoyer. Et dès que notre progrès l'accointa, le voilà triste et morose. Ce peuple est toujours un enfant, mais un enfant désabusé; nous l'avons découragé par tant d'injustices, tant troublé, tant affolé que nous avons brisé le grand ressort, tari la vie dans sa source. Ainsi en advint-il des Guanches, naguère un des échantillons les mieux réussis de l'espèce. Simples, heureux, innocents, ils avaient mérité qu'on donnât à leurs îles le nom de «Fortunées». Nous les supprimâmes—pourquoi et comment? Et quand aura disparu le dernier de ces pauvres Aléouts, on entendra dire:—«Quel dommage!»


LES APACHES

CHASSEURS NOMADES ET BRIGANDS

Le nom d'Apaches est le terme générique qu'on donne à plusieurs tribus indiennes de l'Amérique du nord, parmi lesquelles divers auteurs comprennent les Comanches, les Navajos, les Mohaves, les Hualapais, les Yumas, les Yampas, et les Athapaskes méridionaux, se subdivisant eux-mêmes en hordes nombreuses, parmi lesquelles, Mescaleros, Llaneros, Zicarillas, Chiriguais, Kotchis, Piñaleños, Coyoteros, Gileños, Mimbreños. Les Apaches proprement dits se sont eux-mêmes donné l'appellation de Shis Inday ou hommes des bois. Ils parcourent, plutôt qu'ils n'habitent, le vaste territoire à limites indécises, qui, des rives du Grand-Lac Salé au nord, descend vers Chihuahua au sud, et s'étend de la Californie et du Sonore à l'ouest, jusque dans le Texas et le Nouveau Mexique à l'est; il est sillonné par le Rio Grande qui débouche dans l'Atlantique, par un autre Rio Grande et par le Rio Gila qui se déversent dans le Pacifique. Région rocailleuse, élevée de 700 à 2,000 mètres au-dessus de la mer; ses lits de lave sont coupés de cagnons, ou rigoles, profonds d'un millier de pieds et larges d'autant, qu'ont érodés les eaux. Au-dessus des plateaux s'élèvent de nombreux pics détachés, très escarpés, excessivement froids en hiver; pour la plupart émergeant de forêts, refuge des hommes et des bêtes. Pendant une dizaine de mois, du haut d'un ciel sans nuage, le soleil verse des ardeurs torrides sur le sable de la plaine et le roc de la montagne, puis, à l'entrée de la nuit, le froid tombe subitement des étoiles. Les violents écarts de température provoquent des bouffées de vent qui soulèvent des tourbillons d'une poussière alcaline, irritant les yeux et les poumons. Pendant quinze jours en avril et six semaines en octobre-novembre, les pluies tombent en cataractes, et bientôt après les fissures des rochers et des dépressions de terrain fleurissent et verdoient. Les mouflons, les antilopes[190], les cerfs, sortent de leurs retraites et derrière se glissent les coyotes, l'ours, le loup hyène, et l'Apache, redoutable aux hommes et à tous les animaux.

[190] Antilocapra americana, Beard.