Dans l'automne 1873, une partie de l'expédition scientifique allemande, qui avait été rejetée dans le Smith-Sound, hiverna parmi les Itayens et ne les quitta que l'été suivant. M. Bessels, qui faisait partie de cette expédition, eut tout loisir pour étudier de près cette population presque inconnue jusqu'à lui et ne faillit pas à l'heureuse occasion.
Nous ne regrettons qu'une chose, c'est que son récit soit si court. Néanmoins, nous le prenons pour autorité principale, et Ita pour quartier-général. Nous élargirons le cadre par divers renseignements sur les autres Inoïts du pôle, et nous nous étendrons sur les Aléouts à l'extrémité occidentale du continent américain. De la sorte, nous nous formerons une idée tolérablement complète de la race esquimale, faisant comme le botaniste qui, ayant à décrire une espèce comprenant une multitude de variétés peu distinctes, fait choix des deux plus dissemblables, et néglige les intermédiaires.
Le paysage arctique est partout semblable au paysage arctique. Les sublimes horreurs de ce
Gouffre d'ombre stérile et de lueurs spectrales[6],
il faut les avoir vues pour oser les décrire. Nous empruntons les lignes qui suivent, à plusieurs voyageurs, parmi lesquels l'infatigable Petitot:
[6] Leconte de Lisle, Poèmes Barbares.
«Des montagnes de glace, des plaines de glace, des îles de glace. Un jour de six mois, une nuit de six mois, effrayante et silencieuse. Un ciel incolore où flottent, poussées par la bise, des aiguilles de givre; des amoncellements de rochers sauvages, où nulle herbe ne croît; des châteaux de cristal qui s'élèvent et s'effondrent, avec d'horribles craquements; un brouillard épais, qui tantôt descend comme un suaire et tantôt s'évanouit en montrant aux yeux épouvantés de fantastiques abîmes.
«Pendant ce jour unique, le soleil fait resplendir la glace d'un éclat aveuglant. Sous ses tièdes rayons, elle se fend et se divise; les montagnes s'émiettent en débris, les plaines craquent et se séparant en tronçons qui se heurtent avec des bruits sinistres et des détonations inattendues.
«La nuit, une nuit éternelle, succède à ce jour énervant. Au milieu des ténèbres on distingue des fantômes immenses, qui se meuvent lentement. Dans cet isolement profond que toute obscurité porte avec elle, l'énergie du voyageur, sa raison même, ont à subir d'étranges assauts. Le soleil est encore la vie. Mais la nuit, ces mornes déserts apparaissent comme des espaces chaotiques: aux pieds des précipices qu'on ne peut mesurer, des escarpements se dressent tout autour; les longs hurlements de la glace remplissent d'épouvante.
«Apparaît la fantasmagorie sanglante de l'aurore boréale: le ciel noir s'éclaire d'une immense lueur. Un arc plus vif s'arrondit sur un fond de flamme; des rayons jaillissent, mille gerbes s'élancent. C'est une lutte de dards bleus, rouges, verts, violets, étincelants, qui s'élèvent, s'abaissent, luttent de vitesse, éclatent, se confondent, puis pâlissent. Dernière féerie, un dais splendide, la «couronne», s'épanouit au sommet de toutes ces magnificences. Puis les rayons blanchissent, les teintes se dégradent, s'évaporent, s'évanouissent.»
«La lumière arctique, Protée aérien, revêt mille formes, se déploie en combinaisons merveilleuses: brillante couronne terrestre ou aigrettes innombrables, semblables aux feux Saint-Elme se jouant à la cime des mâts, zones d'or capricieusement ondulées, serpents livides aux reflets métalliques qui glissent silencieusement dans les profondeurs des espaces; arcs-en-ciel concentriques; coupoles splendides et diaphanes qui illuminent le ciel ou tamisent la lumière sidérale; nuées sanglantes et lugubres, bandes polaires longues et blanches qui s'étendent d'un bout à l'autre de l'horizon; frêles et incertaines nébuleuses suspendues comme un voile de gaze...»
Autres phénomènes, autres tableaux non moins étranges:
«C'est le radieux parhélie, tantôt segmentaire, tantôt équipolé; le plus souvent avec deux ou trois faux soleils, quelquefois avec quatre, huit et même seize spectres lumineux qui deviennent les centres d'autant de circonférences; parfois horizontal il entoure le spectateur d'une multitude d'images solaires, le transporte comme sous un dôme illuminé par des lanternes vénitiennes... Une lune, qui ignore son coucher, transforme en jour les longues nuits du solstice d'hiver, se multiplie par le parasélène, et quatre ou huit lunes se lèvent à l'horizon.
«Ces nuits si calmes et silencieuses que les battements du cœur deviennent audibles, ces nuits sont embellies par la fantastique décoration de la lumière se jouant à travers les frimas. Pyramides de cristal, lustres éblouissants, prismes, gemmes irisées, colonnes d'albâtre, stalactites à l'aspect saccharin et vitreux, entremêlés de guipures et festons, de dentelles immaculées. Arcades, clochetons, pendentifs, pinacles, la lune caresse de ses rayons mystérieux une architecture de glace et de neige, d'escarboucles, de pierres précieuses. Pays de fées et de songes.
«La vapeur expirée se condense en nodules glacés qui se heurtent dans l'air dense avec des bruits singuliers, rappelant le bris de branchilles, le sifflement d'une baguette, ou le déchirement d'un papier épais. Quelquefois, un éclair subit et sans détonation annonce la fin d'une aurore boréale, d'un orage magnétique dont le foyer est placé en dehors de la vue; des grondements de tonnerre avertissent qu'un lac est proche dont les sources font dilater la glace. Entendez-vous cette conversation? Percevez-vous ce tintement des clochettes à chiens, ces claquements de fouet répercutés? Vous pensez que ces bruits retentissent tout près; mais les instants et les heures se passeront avant que vous ayez vu arriver les personnes dont une lieue ou deux vous séparaient, Et cependant, un coup de fusil tiré à vos côtés n'a pas plus ébranlé l'atmosphère que si vous eussiez brisé une noix...
«C'est le mirage avec ses fantômes de rives, ses montagnes renversées, ses arbres qui marchent, ses collines qui se poursuivent, ses dislocations de paysage, ses fantasmagories kaléidoscopiques, de prétendus bouleaux au-dessus de verts gazons... Des colonnes de fumée qui s'élèvent dans le brouillard donnent l'illusion d'un campement. Et sur la mer des troncs d'arbres, venus on ne sait d'où, s'enflamment par le frottement violent des glaces.»