Jadis, les bisons abondaient dans toute l'Amérique du nord; en troupeaux innombrables, ils parcouraient le continent depuis le Grand Lac des Esclaves jusqu'au golfe de Floride. Mais aujourd'hui la carabine du blanc les a exterminés dans toute la partie du midi, fortement entamés dans les régions septentrionales, et, par cela même, affamé les populations qui s'en nourrissaient.—«Tuez les bisons, disait un gouvernant des Visages Pâles, vos balles feront ricochet sur l'Indien.» Si bien que l'Apache est réduit le plus souvent à «la petite chasse». Son arme la plus dangereuse est l'indomptable patience avec laquelle il immobilise son corps brunâtre derrière des roches ou des broussailles grises[196]. On les a vus se couvrir de mottes herbues qui les transformaient en un bout de prairie; au milieu de yuccas se déguiser en yuccas; en rase campagne s'étendre sous une couverture de laine grise, qu'ils avaient si bien tachetée de terre, que des soldats envoyés à leur poursuite les prenaient pour des blocs de granit; aussi habiles dans ces mystifications que les Bhils de l'Inde[197], ou que les sauvages de l'Australie.

[196] Crémony.

[197] Bastian, Culturvœlker Amerika's.

Malgré toute leur adresse, comme ils sont sans agriculture sérieuse, ni animaux domestiques, le garde-manger de ces malheureux est souvent vide. Aussi ne dédaignent-ils rien de ce qui est mangeable: ils font leur profit des glands, fruits, bulbes, baies et racines, recueillent les mesquites, les courges et certaines fèves qui croissent spontanément. Ils sèment quelques grains de maïs, mais la presque totalité de leur nourriture est animale: daims, cerfs, mouflons, cailles, écureuils, rats, souris, vers et serpents. Nulle fausse délicatesse. On ne devient difficile sur la qualité que lorsque la quantité abonde; il n'est de choix que dans le superflu. Quand la nourriture est à bouche que veux-tu, nos sauvages s'en gorgent, avalent des morceaux énormes. Mais en Apachie, la disette est l'état normal. Le trop court printemps est suivi d'un long et brûlant été; bientôt les herbes sèchent, les herbivores meurent ou disparaissent, et les carnivores sont en peine. On supporte stoïquement la famine, mais après la famine prolongée, la mort!

Quand le pays ne peut nourrir l'habitant, il faut bien que l'habitant se pourvoie ailleurs. Le climat, le sol, transforment en nomades, chasseurs, brigands et voleurs, les Apaches sur le continent américain, les Bédouins et les Kourdes sur le continent asiatique, à peu près sous les mêmes latitudes. Montés sur des chevaux rapides,—ils sont nés cavaliers,—nos affamés vont à la maraude; au nombre de trois ou quatre, rarement plus d'une douzaine,—car il faut vivre en route,—ils traversent d'énormes distances en quête de quelque proie; heureux quand ils tombent sur un maigre herbage où ils trouveront des sauterelles, un lézard, quelque oiseau de rencontre; en attendant, ils grignotent leurs tasajo, lanières de viande desséchée au soleil; ils jeûnent, jusqu'à ce que la bonne Providence les dirige sur une rancheria isolée ou sur une troupe de voyageurs. Ils n'attaqueront à face découverte que s'ils ne peuvent faire autrement, ou si leur supériorité est évidente. Comme le loup ils s'embusquent: ils se cacheront, se blottiront pendant des journées, déguisés en arbrisseau, en rocher, en bille de bois; et, au moment opportun, se jetteront sur leurs victimes, tuant les hommes, emmenant parfois des femmes pour en faire des esclaves, des enfants dont ils tireront rançon ou dont ils feront des brigands; mais avant tout, se saisissant des chevaux et mulets, qu'ils pourchassent devant eux. Avant qu'on ait pu se mettre à leur poursuite, ils ont fui comme le vent dans le labyrinthe des gorges et des cagnons, dans ces déserts de sable brûlant, vrais lacs de feu, «traversées de mort», jornadas de muerte, comme disent les Mexicains. Pumpelly rapporte que, voyageant à travers ces terribles régions et la fatigue lui montant au cerveau, il fut pris pendant plusieurs jours d'un accès de folie. Les ravisseurs sont comme chez eux dans le désert et la montagne, doublent, triplent les étapes. Criblées de coups et de blessures, éreintées, fourbues, les bêtes capturées tombent mourantes devant la tanière des louves et des louveteaux à face humaine, qui les saluent de hurlements joyeux.

Avides, anxieux, aiguisant leurs dents, ils n'attendent pas toujours que les proies soient mortes. Se jetant sur elles, ils les dévorent encore vivantes: les uns coupent et taillent; les autres arrachent les membres et les déchiquettent, à force de bras, sans plus de souci des souffrances de la victime que le civilisé qui gobe une huître arrosée d'un filet de citron; et sans se croire plus cruels que le cuisinier quand il écorche l'anguille qui se tord sous ses ongles. Après avoir calmé les premières fureurs de la faim, ils embrochent quelque pièce au-dessus d'un brasier, mais n'attendent guère, l'avalent encore fumeuse et brûlante, crue en même temps que charbonnée. Les entrailles passent pour délicates bouchées et morceaux d'honneur. Sur la chair de l'animal, tous ont droit égal, mais le chasseur qui l'a abattu, réclame la robe ou la toison.

Ces orgies de la faim qui s'assouvit, fêtes suprêmes de misérables qui risquent si souvent de périr d'inanition, rappellent le grand acte des mystères dionysiaques: initiés et initiées se jetant sur le chevreau, symbole de Bacchus Zagreus, mordant à cru dans les membres tremblants, plongeant des mains sanglantes dans les viscères déchirés, et se disputant le cœur pour le dévorer, tandis qu'il palpitait encore.

Entre les mangeurs de viande crue et les cannibales, la distance passe pour médiocre; aussi les Apaches sont accusés d'anthropophagie. Le fait n'est pas prouvé. Cependant ils auraient un jour répondu que les Puntalis, tribu plus au nord, ne sont pas bons à manger, leur viande ayant un goût trop salé.

En fait d'armes, les fusils, encore rares, n'ont pas tout à fait supplanté la lance et les flèches, appointées avec des morceaux de bois durci, d'obsidienne, de cuivre natif, parfois de fer ou d'une sorte de bronze, lequel aurait la dureté et l'élasticité de l'acier et qui serait obtenu par la fonte du cuivre sur des feuilles vertes. Nous regrettons de ne pas en savoir davantage.