Cette harmonie tourmente certaines âmes impatientes du devoir, et viennent des hommes qui ne pouvant forcer la révélation à s'accorder avec leurs vices, se posent en réformateurs de la morale. «Si Dieu a parlé, disent-ils, comme Rousseau, pourquoi n'en ai-je rien entendu?»--Bientôt ils ajoutent: «Il a parlé, mais c'est à moi;» ils l'ont rêvé, et ils finissent par le croire. Ainsi commencent les sectaires, ces fauteurs d'anarchie religieuse que nous ne voudrions pas voir livrer aux flammes, mais qu'il faudrait enfermer comme des fous contagieux.
Ainsi se formèrent les écoles mystiques profanatrices de la science. Nous avons vu par quels procédés les fakirs de l'Inde arrivaient par des éréthismes nerveux et des congestions cérébrales à ce qu'ils appelaient la lumière incréée. L'Egypte eut aussi ses sorciers et ses enchanteurs, et la Thessalie en Grèce fut pleine de conjurations et de maléfices. Se mettre directement en rapport avec les démons et les dieux, c'est supprimer le sacerdoce, c'est renverser la base du trône; l'instinct anarchique des prétendus illuminés le savait bien. Aussi est-ce par l'attrait de la licence qu'ils espéraient recruter des disciples, et ils donnaient d'avance l'absolution à tous les scandales des moeurs, se contentant de la rigidité dans la révolte et de l'énergie dans la protestation contre la légitimité sacerdotale.
Les bacchantes qui déchirèrent Orphée se croyaient inspirées d'un dieu, et sacrifièrent le grand hiérophante à leur ivresse divinisée. Les orgies de Bacchus étaient des excitations mystiques, et toujours les sectaires de la folie procédèrent par mouvements déréglés, excitations frénétiques et dégoûtantes convulsions; depuis les prêtres efféminés de Bacchus jusqu'aux gnostiques; depuis les derviches tourneurs jusqu'aux épileptiques de la tombe du diacre Pâris, le caractère de l'exaltation superstitieuse et fanatique est toujours le même.
C'est toujours sous prétexte d'épurer le dogme, c'est au nom d'un spiritualisme outré que les mystiques de tous les temps ont matérialisé les signes du culte. Il en est de même des profanateurs de la science des mages, car la haute magie, ne l'oublions pas, c'est l'art sacerdotal primitif. Elle réprouve tout ce qui se fait en dehors de la hiérarchie légitime et applaudit non pas au supplice, mais à la condamnation des sectaires et des sorciers.
Nous rapprochons à dessein ces deux qualifications, tous les sectaires ont été des évocateurs d'esprits et de fantômes qu'ils donnaient au monde pour des dieux; ils se flattaient tous d'opérer des miracles à l'appui de leurs mensonges. A ces titres donc ils étaient tous des goétiens, c'est-à-dire de véritables opérateurs de magie noire.
L'anarchie étant le point de départ et le caractère distinctif du mysticisme dissident, la concorde religieuse est impossible entre sectaires, mais ils s'entendent à merveille sur un point: c'est la haine de l'autorité hiérarchique et légitime. En cela donc consiste réellement leur religion, puisque c'est le seul lien qui les rattache les uns aux autres. C'est toujours le crime de Cham; c'est le mépris du principe de la famille, et l'outrage infligé au père, dont tous les dissidents proclament hautement l'ivresse, dont ils découvrent avec des rires sacrilèges la nudité et le sommeil.
Les mystiques anarchistes confondent tous la lumière, intellectuelle avec la lumière astrale; ils adorent le serpent au lieu de révérer la sagesse obéissante et pure qui lui met le pied sur la tête. Aussi s'enivrent-ils de vertiges et ne tardent-ils pas à tomber dans l'abîme de la folie.
Les fous sont tous des visionnaires et souvent ils peuvent se croire des thaumaturges, car l'hallucination étant contagieuse, il se passe souvent ou il semble se passer autour des fous des choses inexplicables. D'ailleurs les phénomènes de la lumière astrale attirée ou projetée avec excès, sont eux-mêmes de nature à déconcerter les demi-savants. En s'accumulant dans les corps, elle leur donne, par la distension violente des molécules, une telle élasticité, que les os peuvent se tordre, les muscles s'allonger outre mesure. Il se forme des tourbillons et comme des trombes de cette lumière, qui soulèvent les corps les plus pesants et peuvent les soutenir en l'air pendant un temps proportionnel à la force de projection. Les malades se sentent alors comme prêts d'éclater, et sollicitent des secours par compression et percussion. Les coups les plus violents et la compression la plus forte étant alors équilibrés par la tension fluidique, ne font ni contusions ni blessures, et soulagent le patient au lieu de l'étouffer.
Les fous prennent les médecins en horreur et les mystiques hallucinés détestent les sages, ils les fuient d'abord, ils les persécutent ensuite fatalement et malgré eux; s'ils sont doux et indulgents, c'est pour les vices; la raison soumise à l'autorité les trouve implacables: les sectaires en apparence les plus doux sont pris de fureur et de haine, lorsqu'on leur parle de soumission et de hiérarchie. Toujours les hérésies ont occasionné des troubles. Si un faux prophète ne pervertit pas, il faut qu'il tue. Ils réclament à grands cris la tolérance pour eux, mais ils se gardent bien d'en faire usage envers les autres. Les protestants déclamaient contre les bûchers de Rome à l'époque même où Jean Calvin, de son autorité privée, faisait brûler Michel Servet.
Ce sont les crimes des donatistes, des circoncellions et de tant d'autres qui ont forcé les princes catholiques à sévir, et l'Église même à leur abandonner les coupables. Ne dirait-on pas à entendre les gémissements de l'irréligion que les vaudois, les albigeois et les hussites étaient des agneaux? Étaient-ce des innocents que ces sombres puritains d'Écosse et d'Angleterre qui tenaient le poignard d'une main et la Bible de l'autre en prêchant l'extermination des catholiques? Une seule église au milieu de tant de représailles et d'horreurs à toujours posé et maintenu en principe son horreur du sang: c'est l'église hiérarchique et légitime.