Qu'on ne nous dise plus que notre grand apôtre saint Jean a emprunté à la philosophie de Platon le début de son évangile. C'est Platon, au contraire, qui avait puisé aux mêmes sources que saint Jean; mais il n'avait pas reçu l'esprit qui vivifie. La philosophie du plus grand des révélateurs humains pouvait aspirer au verbe fait homme: l'Évangile seul pouvait le donner au monde.

La kabbale enseignée aux Grecs par Platon prit plus tard le nom de théosophie et embrassa dans la suite le dogme magique tout entier. Ce fut à cet ensemble de doctrine occulte que se rattachèrent successivement toutes les découvertes des chercheurs. On voulut passer de la théorie à la pratique et réaliser la parole par les oeuvres; les dangereuses expériences de la divination apprirent à la science comment on peut se passer du sacerdoce, le sanctuaire était trahi et des hommes sans mission osaient faire parler les dieux. C'est pour cela que la théurgie partagea les anathèmes de la magie noire et fut soupçonnée d'en imiter les crimes, parce qu'elle ne pouvait se défendre d'en partager l'impiété. On ne soulève pas impunément le voile d'Isis, et la curiosité est un blasphème contre la foi, lorsqu'il s'agit des choses divines. «Heureux ceux qui croiront sans avoir vu, nous a dit le grand révélateur.»

Les expériences de la théurgie et de la nécromancie sont toujours funestes à ceux qui s'y abandonnent. Lorsqu'on a une fois mis le pied sur le seuil de l'autre monde, il faut mourir et presque toujours d'une manière étrange et terrible. Le vertige commence, la catalepsie et la folie achèvent. Il est certain qu'en présence de certaines personnes et après une série d'actes enivrants, une perturbation se fait dans l'atmosphère, les boiseries craquent, les portes tremblent et gémissent. Des signes bizarres et quelquefois sanglants semblent s'imprimer d'eux-mêmes sur du parchemin vierge ou sur des linges. Ces signes sont toujours les mêmes et les magistes les classifient sous le nom d'écritures diaboliques. La seule vue de ces caractères fait retomber les crisiaques en convulsion ou en extase; ils croient alors voir les esprits, et Satan, c'est-à-dire le génie de l'erreur, se transfigure pour eux en ange de lumière. Ces prétendus esprits demandent pour se montrer des excitations sympathiques produites par le rapprochement des sexes, il faut mettre les mains dans les mains, les pieds sur les pieds, il faut se souffler au visage, et souvent suivent des extases obscènes. Les initiés se passionnent pour ce genre d'ivresse, ils se croient les élus de Dieu et les interprètes du ciel, ils traitent de fanatisme l'obéissance à la hiérarchie. Ce sont les successeurs de la race caïnique de l'Inde. Ce sont des hatchichims et des faquirs. Les avertissements ne les éclaireront pas et ils périront parce qu'ils ont voulu périr.

Les prêtres de la Grèce, pour guérir de semblables malades, employaient une sorte d'homoeopathie; ils les terrifiaient en exagérant le mal même dans une seule crise et les faisaient dormir dans la caverne de Trophonius. On se préparait à ce sommeil par des jeûnes, des lustrations et des veilles, puis on descendait dans le souterrain et on y était laissé et enfermé sans lumière. Des gaz enivrants, assez semblables à ceux de la grotte du Chien qu'on voit près de Naples, s'exhalaient dans cette caverne et ne tardaient pas à terrasser le visionnaire; il avait alors d'épouvantables rêves causés par un commencement d'asphyxie; on venait à temps le secourir et on l'emportait tout palpitant, tout pâle et les cheveux hérissés sur un trépied où il prophétisait avant de s'éveiller entièrement. Ces sortes d'épreuves causaient un tel ébranlement dans le système nerveux, que les crisiaques ne s'en souvenaient pas sans frissonner et n'osaient plus jamais parler d'évocations et de fantômes. Il en est qui depuis ne purent jamais s'égayer ni sourire; et l'impression générale était si triste, qu'elle passa en proverbe et qu'on disait d'une personne dont le front ne se déridait pas: «Elle a dormi dans la caverne de Trophonius.»

Ce n'est pas dans les livres des philosophes, c'est dans le symbolisme religieux des anciens qu'il faut chercher les traces de la science et en retrouver les mystères. Les prêtres d'Égypte connaissaient mieux que nous les lois du mouvement et de la vie. Ils savaient tempérer ou affermir l'action par la réaction, et prévoyaient facilement la réalisation des effets dont ils avaient posé la cause. Les colonnes de Seth, d'Hermès, de Salomon, d'Hercule ont symbolisé dans les traditions magiques cette loi universelle de l'équilibre; et la science de l'équilibre avait conduit les initiés à celle de la gravitation universelle autour des centres de vie, de chaleur et de lumière. Aussi dans les calendriers sacrés des Égyptiens dont chaque mois était, comme on sait, placé sous la protection de trois décans ou génies de dix jours, le premier décan du signe du lion est-il représenté par une tête humaine à sept rayons avec une grande queue de scorpion et le signe du Sagittaire sous le menton. Au-dessous de cette tête est le nom de IAO; on appelait cette figure khnoubis, mot égyptien qui signifie or et lumière. Thalès et Pythagore apprirent dans les sanctuaires de l'Égypte que la terre tourne autour du soleil, mais ils ne cherchèrent pas à répandre cette connaissance, parce qu'il eût fallu révéler pour cela un des grands secrets du temple, la double loi d'attraction et de rayonnement de fixité et de mouvement qui est le principe de la création et la cause perpétuelle de la vie. Aussi l'écrivain chrétien, Lactance, qui avait entendu parler de cette tradition magique et de l'effet sans la cause, se moque-t-il fort de ces théurgistes rêveurs qui font tourner la terre et nous donnent des antipodes, lesquels, suivant lui, devaient avoir, pendant que nous marcherions la tête haute, les pieds en haut et la tête en bas. D'ailleurs, ajoute naïvement Lactance avec toute la logique des ignorants et des enfants, de pareils hommes ne tiendraient pas à terre et tomberaient la tête la première dans le ciel inférieur. Ainsi raisonnaient les philosophes pendant que les prêtres, sans leur répondre et sans sourire même de leurs erreurs, écrivaient en hiéroglyphes créateurs de tous les dogmes et de toutes les poésies, les secrets de la vérité.

Dans leur description allégorique des enfers, les hiérophantes grecs avaient caché les grands secrets de la magie. On y trouve quatre fleuves, comme dans le paradis terrestre, plus un cinquième qui serpente sept fois entre les autres. Un fleuve de douleurs et de gémissements, le Cocyte, et un fleuve d'oubli, le Léthé, puis un fleuve d'eau rapide, irrésistible, qui entraîne tout et qui roule en sens contraire avec un fleuve de feu. Ces deux fleuves mystérieux, l'Achéron et le Phlégéton, dont l'eau représente le fluide négatif et l'autre le fluide positif, tournent éternellement l'un dans l'autre. Le Phlégéton échauffe et fait fumer les eaux froides et noires de l'Achéron et l'Achéron couvre d'épaisses vapeurs les flammes liquides du Phlégéton. De ces vapeurs sortent par milliers des larves et des lémures, images vaines des corps qui ont vécu et de ceux qui ne vivent pas encore; mais qu'ils aient bu ou non au fleuve des douleurs, tous aspirent au fleuve d'oubli, dont l'eau assoupissante leur rendra la jeunesse et la paix. Les sages seuls ne veulent pas oublier, car leurs souvenirs sont déjà leur récompense. Aussi sont-ils seuls vraiment immortels, puisqu'ils ont seuls la conscience de leur immortalité.

Les supplices du Ténare sont des peintures vraiment divines des vices et de leur châtiment éternel. La cupidité de Tantale, l'ambition de Sysiphe ne seront jamais expiées, car elles ne peuvent jamais être satisfaites. Tantale a soif dans l'eau, Sysiphe roule au sommet d'une montagne un piédestal sur lequel il veut s'asseoir et qui retombe toujours sur lui en l'entraînant au fond de l'abîme. Ixion, l'amoureux sans frein, qui a voulu violer la reine du ciel, est fouetté par des furies infernales. Il n'a pourtant pas joui de son crime et n'a pu embrasser qu'un fantôme. Ce fantôme peut-être a paru condescendre à ses fureurs et l'aimer, mais quand il méconnaît le devoir, quand il se satisfait par le sacrilége, l'amour, c'est de la haine en fleurs!

Ce n'est pas au delà de la tombe, c'est dans la vie même qu'il faut chercher les mystères de la mort. Le salut ou la réprobation commencent ici-bas et le monde terrestre a aussi son ciel et son enfer. Toujours même ici-bas la vertu est récompensée, toujours même ici-bas le vice est puni; et ce qui nous fait croire parfois à l'impunité des méchants, c'est que les richesses, ces instruments du bien et du mal, semblent leur être parfois données au hasard. Mais malheur aux hommes injustes, lorsqu'ils possèdent la clef d'or, elle n'ouvre pour eux que la porte du tombeau et de l'enfer.

Tous les vrais initiés ont reconnu l'immense utilité du travail et de la douleur. La douleur, a dit un poëte allemand, c'est le chien de ce berger inconnu qui mène le troupeau des hommes. Apprendre à souffrir, apprendre à mourir, c'est la gymnastique de l'Éternité, c'est le noviciat immortel.

Tel est le sens moral de la divine comédie de Dante esquissée déjà du temps de Platon dans le tableau allégorique de Cébès. Ce tableau, dont la description nous a été conservée et que plusieurs peintres du moyen âge ont refait d'après cette description, est un monument à la fois philosophique et magique. C'est une synthèse morale très complète, et c'est en même temps la plus audacieuse démonstration qui ait été faite du grand arcane, de ce secret dont la révélation bouleverserait la terre et le ciel. Nos lecteurs n'attendent pas sans doute que nous leur en donnions l'explication. Celui qui trouve ce mystère comprend qu'il est inexplicable de sa nature, et qu'il donne la mort à ceux qui le surprennent comme à celui qui l'a révélé.