Le feu sacré représentait aussi l'amour de la patrie et la religion du foyer. C'est à cette religion, c'est à l'inviolabilité du sanctuaire conjugal que Lucrèce se sacrifia. Lucrèce personnifie toute la majesté de l'ancienne Rome; elle pouvait sans doute se soustraire à l'outrage en abandonnant sa mémoire à la calomnie, mais la haute réputation est une noblesse qui oblige. En matière d'honneur un scandale est plus déplorable qu'une faute. Lucrèce éleva sa dignité d'honnête femme jusqu'à la hauteur du sacerdoce en subissant un attentat pour l'expier ensuite et le punir.
C'est en mémoire de cette illustre Romaine que la haute initiation au culte de la patrie et du foyer fut confiée aux femmes, à l'exclusion des hommes. Là elles devaient apprendre que le véritable amour est celui qui inspire les plus héroïques dévouements. On leur disait que la vraie beauté de l'homme c'est l'héroïsme et la grandeur; que la femme capable de trahir ou d'abandonner son mari, flétrit à la fois son avenir et son passé et se met au front la tache ineffaçable d'une prostitution rétrospective aggravée encore par un parjure. Cesser d'aimer celui auquel on a donné la fleur de sa jeunesse, c'est le plus grand malheur qui puisse affliger le coeur d'une femme honnête; mais le déclarer hautement, c'est renier son innocence passée, c'est renoncer à la probité du coeur et à l'intégrité de l'honneur, c'est la dernière et la plus irréparable de toutes les hontes.
Telle était la religion de Rome: c'est à la magie d'une pareille morale qu'elle a dû toutes ses grandeurs, et lorsque pour elle le mariage cessa d'être sacré, la décadence n'était pas loin.
S'il est vrai que, du temps de Juvénal, les mystères de la bonne déesse étaient des mystères d'impureté, ce dont il est permis peut-être de douter un peu, car les femmes seules admises à ces prétendues orgies se seraient donc dénoncées elles-mêmes? en admettant, disons-nous, que cela soit vrai, puisque tout était possible après les règnes de Néron et de Domitien, que pouvons-nous en conclure sinon que le règne moral de la mère des dieux était passé et qu'il devait faire place au culte populaire, plus universel et plus pur de Marie, la mère de Dieu?
Numa, initié aux lois magiques et sachant les influences magnétiques de la vie commune, institua des collèges de prêtres et d'augures, et les soumit à des règles; c'était l'idée première des couvents, une des grandes puissances de la religion. Déjà depuis longtemps en Judée, les prophètes se réunissaient en cercles sympathiques, et mettaient en commun l'inspiration et la prière. Il semble que Numa ait connu les traditions de la Judée, ses flamines et ses saliens s'exaltaient par des évolutions et des danses qui rappellent celle de David devant l'arche. Numa n'institua pas de nouveaux oracles capables de rivaliser avec celui de Delphes, mais il instruisit ses prêtres dans l'art des augures, c'est-à-dire qu'il leur révéla une certaine théorie des pressentiments et de la seconde vue déterminés par des lois secrètes de la nature. Nous méprisons maintenant l'art des aruspices et des augures, parce que nous avons perdu la science profonde de la lumière et des analogies universelles de ses reflets. Voltaire, dans son charmant conte de Zadig, esquisse en jouant une science de divination toute naturelle, mais qui n'en est pas moins merveilleuse, parce qu'elle suppose une finesse d'observation tout exceptionnelle et une série de déductions qui échappe habituellement à la logique si bornée du vulgaire. On raconte que Parménides, maître de Pythagore, ayant goûté de l'eau d'une source, prédit un prochain tremblement de terre: il n'y a rien là qui doive sembler étrange, car les saveurs bitumineuses et sulfureuses répandues dans l'eau ont pu avertir le philosophe du travail intérieur des terrains avoisinants. Peut-être même l'eau était-elle seulement troublée d'une manière insolite. Quoiqu'il en soit, nous prévoyons encore la rigueur des hivers par le vol des oiseaux, et nous pourrions prévoir certaines influences atmosphériques par l'inspection des organes digestifs et respiratoires des animaux. Or, les perturbations physiques de l'atmosphère ont souvent des causes morales. Les révolutions se traduisent en l'air par de grands orages, le souffle des peuples agite le ciel. Le succès marche avec les courants électriques, et les couleurs de la lumière vivante reflètent les mouvements de la foudre, «Il y a quelque chose dans l'air,» dit le peuple avec son instinct prophétique. Les aruspices et les augures apprenaient à lire les caractères que trace partout la lumière, et à reconnaître les marques des courants et des révolutions astrales. Ils savaient pourquoi les oiseaux volent isolés ou se rassemblent, quelles influences les font aller vers le nord ou vers le midi, vers l'orient ou l'occident, et c'est ce que nous ne savons plus, nous qui nous moquons des augures. Il est si facile de se moquer et si difficile de bien apprendre.
C'est par suite de ce parti pris de dénigrer et de nier tout ce que nous ne comprenons pas, que des hommes d'esprit, comme Fontenelle, et des savants, comme Kircher, ont écrit des choses si téméraires sur les anciens oracles. Tout est manoeuvres et supercheries aux yeux de ces esprits forts. Ils inventent des statues machinées, des porte-voix cachés, des échos ménagés dans les souterrains des temples. Pourquoi donc calomnier toujours le sanctuaire? N'y aurait-il donc jamais eu que des fripons parmi les prêtres? Ne pouvait-il se trouver parmi les hiérophantes de Cérès ou d'Apollon des hommes honnêtes et convaincus? On trompait donc ceux-là comme les autres? Mais qui donc les trompait constamment sans se trahir pendant une suite de siècles, car les fourbes ne sont pas immortels. Des expériences récentes prouvent que les pensées peuvent se transmettre, se traduire en écriture et s'imprimer par les seules forces de la lumière astrale. Des mains mystérieuses écrivent encore sur nos murs comme au festin de Balthazar. Souvenons-nous de cette sage parole d'un savant qu'on n'accusera certainement ni de fanatisme ni de crédulité: Arago disait qu'en dehors des mathématiques pures, celui qui prononce le mot impossible, manque de prudence.
Le calendrier religieux de Numa est calqué sur celui des mages, c'est une série de fêtes et de mystères rappelant toute la doctrine secrète des initiés et adaptant parfaitement les actes publics du culte aux lois universelles de la nature. La disposition des mois et des jours est restée la même sous l'influence conservatrice de la régénération chrétienne. Comme les Romains de Numa, nous sanctifions encore par l'abstinence les jours consacrés au souvenir de la génération et de la mort; mais pour nous le jour de Vénus est sanctifié par les expiations du calvaire. Le jour sombre de Saturne est celui où notre dieu incarné dort dans sa tombe, mais il ressuscitera, et la vie qu'il nous promet, émoussera la faux de Chronos. Le mois que les Romains consacraient à Maïa, la nymphe de la jeunesse et des fleurs, la jeune mère qui sourit aux prémices de l'année, est voué par nous à Marie, la rose mystique, le lis de pureté, la céleste mère du Sauveur. Ainsi nos usages religieux sont anciens comme le monde, nos fêtes ressemblent à celles de nos pères, et le Sauveur des chrétiens n'est venu rien supprimer des beautés symboliques et religieuses de l'ancienne initiation; il est venu, comme il le disait lui-même à propos de la loi figurative des Israélites, tout réaliser et tout accomplir.
CHAPITRE VI.
DES SUPERSTITIONS.
SOMMAIRE.--Leur origine; leur durée.--La sorcellerie est la superstition de la magie.--Superstitions grecques et romaines.--Les présages, les songes, les enchantements, les fascinations.--Le mauvais oeil--Les sorts.--Les envoûtements.