CHAPITRE PREMIER.
CHRIST ACCUSÉ DE MAGIE PAR LES JUIFS.
SOMMAIRE.--Le côté inconnu du christianisme.--Paraboles du Talmud et du Sepher Toldos-Jeschut.--L'Évangile et l'Apocalypse de saint Jean.--Les Joannites.--Les livres de magie brûlés par saint Paul.--Cessation des oracles.--Transfiguration du prodige naturel en miracle et de la divination en prophétie.
Dans les premières lignes de l'Évangile selon saint Jean, il y a une parole que l'Église catholique ne prononce jamais sans fléchir les genoux. Cette parole, la voici: LE VERBE S'EST FAIT CHAIR.
Dans cette parole est contenue la révélation chrétienne tout entière. Aussi saint Jean donne-t-il pour critérium d'orthodoxie la confession de Jésus-Christ en chair, c'est-à-dire en réalité visible et humaine.
Ézéchiel, le plus profond kabbaliste des anciens prophètes, après avoir vivement coloré dans ses visions les pantacles et les hiéroglyphes de la science; après avoir fait tourner les roues dans les roues, allumé des yeux vivants autour des sphères, fait marcher en battant des ailes les quatre animaux mystérieux, Ézéchiel ne voit plus qu'une plaine couverte d'ossements desséchés; il parle, et les formes reviennent, la chair couvre les os. Une triste beauté s'étend sur les dépouilles de la mort, mais c'est une beauté froide et sans vie. Telles étaient les doctrines et les mythologies du vieux monde, lorsqu'un souffle de charité descendit du ciel. Alors les formes mortes se levèrent, les rêves philosophiques firent place à des hommes vraiment sages; la parole s'incarna et devint vivante; il n'y eut plus d'abstractions, tout fut réel. La foi qui se prouve par les oeuvres remplaça les hypothèses qui n'aboutissaient qu'à des fables. La magie se transforma en sainteté, les prodiges devinrent des miracles, et les multitudes réprouvées par l'initiation antique furent appelées à la royauté et au sacerdoce de la vertu.
La réalisation est donc l'essence de la religion chrétienne. Aussi son dogme donne-t-il un corps aux allégories même les plus évidentes. On montre encore à Jérusalem la maison du mauvais riche, et peut-être trouverait-on même, en cherchant bien, quelque lampe ayant appartenu aux vierges folles. Ces crédulités naïves n'ont au fond rien de bien dangereux, et prouvent seulement la virtualité réalisatrice de la foi chrétienne.
Les Juifs l'accusent d'avoir matérialisé les croyances et idéalisé les choses terrestres. Nous avons rapporté dans notre Dogme et rituel de la haute magie la parabole assez ingénieuse du Sépher Toldos-Jeschut qui prouve cette accusation. Dans le Talmud, ils racontent que Jésus Ben-Sabta, ou le fils de la Séparée, ayant étudié en Egypte les mystères profanes, éleva en Israël une fausse pierre angulaire et entraîna le peuple dans l'idolâtrie. Ils reconnaissent toutefois que le sacerdoce Israélite a eu tort de le maudire des deux mains, et c'est à cette occasion qu'on trouve dans le Talmud ce beau précepte qui rapprochera un jour Israël du christianisme: «Ne maudissez jamais des deux mains, afin qu'il vous en reste toujours une pour pardonner et pour bénir.»
Le sacerdoce juif fut en effet injuste envers ce paisible maître qui ordonnait à ses disciples d'obéir à la hiérarchie constituée. «Ils sont assis dans la chaire de Moïse, disait le Sauveur, faites-donc ce qu'ils vous disent, mais ne faites pas ce qu'ils font.» Un autre jour le Maître ordonne à dix lépreux d'aller se montrer aux prêtres, et pendant qu'ils y allaient, ils furent guéris. Touchante abnégation du divin thaumaturge qui renvoie à ses plus mortels ennemis l'honneur même de ses miracles!
D'ailleurs, pour accuser le Christ d'avoir posé une fausse pierre angulaire, savaient-ils bien eux-mêmes où était alors la véritable? La pierre angulaire, la pierre cubique, la pierre philosophale, car tous ces noms symboliques signifient la même chose, cette pierre fondamentale du temple kabbalistique, carrée par la base et triangulaire au sommet comme les pyramides, les Juifs du temps des pharisiens n'en avaient-ils pas perdu la science? En accusant Jésus d'être un novateur, ne dénonçaient-ils pas leur oubli de l'antiquité? Cette lumière qu'Abraham avait vue avec des tressaillements de joie, n'était-elle pas éteinte pour les enfants infidèles de Moïse, lorsque Jésus la retrouva et la fit briller d'une nouvelle splendeur? Pour en être certain, il faut comparer avec l'Évangile et l'Apocalypse de saint Jean les mystérieuses doctrines du Sépher Jezirah et du Sohar. On comprendra alors que le christianisme, loin d'être une hérésie juive, était la vraie tradition orthodoxe du judaïsme, et que les scribes et les pharisiens étaient seuls des sectaires.