--Je veux la posséder et non la perdre; peux-tu quelque chose pour moi?
--J'ai séduit Ève, qui était innocente et qui s'entretenait tous les jours familièrement avec Dieu même. Si ta vierge est chrétienne, sache bien que c'est moi qui ai fait crucifier Jésus-Christ.
--Donc, tu me la livreras?
--Prends cet onguent magique, tu en graisseras le seuil de sa demeure, le reste me regarde.
Voici maintenant Justine qui dort dans sa petite chambre chaste et sévère, Cyprien est à la porte murmurant des paroles sacrilèges et accomplissant d'horribles rites; Satan se glisse au chevet de la jeune fille et lui souffle des rêves voluptueux pleins de l'image de Cyprien qu'elle croit rencontrer encore au sortir de l'Église; mais cette fois elle le regarde, elle l'écoute, et il lui dit des choses qui mettent le trouble dans son coeur; tout à coup elle s'agite, elle s'éveille et fait le signe de la croix; le démon disparaît et le séducteur, qui fait sentinelle à la porte, attend inutilement toute la nuit.
Le lendemain il recommence ses évocations, et il fait d'amers reproches à son infernal complice; celui-ci avoue son impuissance. Cyprien le chasse honteusement et fait apparaître un démon d'un ordre supérieur. Le nouveau venu se transforme tour à tour en jeune fille et en beau garçon pour tenter Justine par des conseils et des caresses. La vierge va succomber, mais son bon ange l'assiste; elle joint le souffle au signe de la croix et chasse le mauvais esprit. Cyprien alors invoque le roi des enfers. Satan vient en personne. Il frappe Justine de toutes les douleurs de Job et répand une peste affreuse dans Antioche, en faisant dire aux oracles que la peste cessera quand Justine apaisera Vénus et l'amour outragés. Justine prie publiquement pour le peuple, et la peste cesse. Satan est vaincu à son tour, Cyprien le contraint d'avouer la toute-puissance du signe de la croix et le brave en se marquant de ce signe. Il abjure la magie, il est chrétien, il devient évêque et retrouve Justine dans un monastère de vierges; ils s'aiment alors du pur et durable amour de la céleste charité, la persécution les atteint; on les arrête ensemble, ils sont mis à mort le même jour et vont consommer au sein de Dieu leur mariage mystique et éternel.
La légende fait saint Cyprien évêque d'Antioche, tandis que l'histoire ecclésiastique le fait évêque de Carthage. Peu importe d'ailleurs que ce soit ou non le même. L'un est un personnage poétique, l'autre est un père de l'Église et un martyr.
On trouve dans les anciens grimoires une oraison attribuée au saint Cyprien de la légende et qui est peut-être du saint évêque de Carthage. Les expressions obscures et figurées dont elle est remplie, auront peut-être fait supposer qu'avant d'être évêque et chrétien, Cyprien s'était adonné aux pratiques funestes de la magie noire.
En voici la traduction:
«Moi, Cyprien, serviteur de notre Seigneur Jésus-Christ, j'ai prié Dieu le père tout-puissant, et j'ai dit: tu es le Dieu fort, mon Dieu tout-puissant qui habites dans la grande lumière! Tu es saint et digne de louange, et depuis le temps ancien, tu as vu la malice de ton serviteur et les iniquités dans lesquelles j'étais plongé par la malice du démon. Je ne savais pas alors ton vrai nom, je passais au milieu des brebis et elles étaient sans pasteur. Les nuages ne pouvaient donner leur rosée à la terre, les arbres restaient sans fruits et les femmes en travail ne pouvaient être délivrées; je liais et je ne déliais point, je liais les poissons de la mer et ils n'étaient point libres, je liais les sentiers de la mer et je retenais ensemble bien des maux. Mais maintenant, Seigneur Jésus-Christ, mon Dieu, j'ai connu ton saint nom et je l'ai aimé, et je me suis converti de tout mon coeur, de toute mon âme et de toutes mes entrailles, me détournant de la multitude de mes fautes pour marcher dans ton amour et suivant tes commandements qui sont ma foi et ma prière. Tu es le verbe de vérité, la parole unique du père, et je te conjure maintenant de rompre la chaîne des nuées et de faire descendre sur tes enfants ta pluie bienfaisante comme du lait, et de délier les fleuves et de rendre libres les créatures qui nagent ainsi que celles qui volent; je te conjure de briser toutes les chaînes et toutes les entraves par la vertu de ton saint nom!»