Produire l'extase par des moyens physiques et remplacer la sainteté par le somnambulisme, telle fut toujours la tendance de ces sectes caïniques continuatrices de la magie noire de l'Inde. L'Église devait les réprouver avec énergie, elle ne fit pas défaut à sa mission: il est à regretter seulement que le bon grain scientifique ait souvent souffert lorsqu'on promena le fer et le feu dans les campagnes envahies par l'ivraie.

Ennemis de la génération et de la famille, les faux gnostiques s'efforçaient de produire la stérilité en multipliant la débauche; ils voulaient, disaient-ils, spiritualiser la matière, et ils matérialisaient l'esprit de la manière la plus révoltante. Ce n'étaient dans leur théologie qu'accouplements d'Eones et embrassements luxurieux. Ils adoraient comme les Brahmes la mort sous la figure du Lingham, leur création était un onanisme infini et leur rédemption un avortement éternel!

Espérant échapper à la hiérarchie par le miracle comme si le miracle en dehors de la hiérarchie prouvait autre chose que le désordre ou la fourberie, les gnostiques, depuis Simon le magicien, étaient grands faiseurs de prodiges; substituant au culte régulier les rites impurs de la magie noire, ils faisaient apparaître du sang au lieu du vin eucharistique, et remplaçaient le paisible et pur banquet du céleste agneau par des communions d'anthropophages. L'hérésiarque Marcos, disciple de Valentin, disait la messe avec deux calices; dans le plus petit, il versait du vin, puis il prononçait la formule magique et l'on voyait le plus grand s'emplir d'une liqueur sanglante qui montait en bouillonnant. Marcos, qui n'était point prêtre, voulait prouver par là que Dieu l'avait revêtu d'un sacerdoce miraculeux. Il conviait tous ses disciples à accomplir sous ses yeux la même merveille. Les femmes surtout obtenaient un succès pareil au sien, puis elles tombaient en convulsions et en extase. Marcos soufflait sur elles et leur communiquait sa démence au point de les engager à oublier pour lui, et par esprit de religion, toute retenue et toute pudeur.

Cette intrusion de la femme dans le sacerdoce fut toujours le rêve des faux gnostiques; car en nivelant ainsi les sexes, ils introduisaient l'anarchie dans la famille et posaient à la société une pierre d'achoppement. Le sacerdoce réel de la femme c'est la maternité, et le culte de cette religion du foyer c'est la pudeur. Les gnostiques ne le comprenaient pas ou plutôt ils le comprenaient trop, et en égarant les instincts religieux de la mère ils renversaient la barrière sacrée qui s'opposait à la licence de leurs désirs.

Ils n'avaient cependant pas tous la triste franchise de l'impudeur. Quelques-uns, comme les Montanistes, exagéraient au contraire la morale afin de la rendre impraticable. Montan, dont les âpres doctrines séduisirent le génie extrême et paradoxal de Tertullien, s'abandonnait avec Priscille et Maximille ses prophétesses, on dirait aujourd'hui ses somnambules, à tout le dévergondage des frénésies et des extases. Le châtiment naturel de ces excès ne manqua pas à leurs auteurs, ils finirent par la folie furieuse et le suicide.

La doctrine des Marcosiens était une kabbale profanée et matérialisée; ils prétendaient que Dieu avait tout créé au moyen des lettres de l'alphabet; que ces lettres étaient autant d'émanations divines ayant par elles-mêmes la puissance génératrice des êtres; que les paroles étaient toutes puissantes et opéraient virtuellement et réellement des prodiges. Tout cela est vrai en un sens, mais ce sens n'était pas celui des sectateurs de Marcos. Ils suppléaient aux réalités par les hallucinations et croyaient se rendre invisibles parce que dans l'état de somnambulisme ils se transportaient mentalement où ils voulaient. Pour les faux mystiques la vie doit se confondre souvent avec le rêve jusqu'à ce qu'enfin le rêve triomphant déborde et submerge la réalité: c'est alors le règne complet de la folie.

L'imagination, dont la fonction naturelle est d'évoquer les images des formes, peut aussi, dans un état d'exaltation extraordinaire, produire les formes elles-mêmes; comme le prouvent les phénomènes des grossesses monstrueuses et une multitude de faits analogues que la science officielle ferait mieux d'étudier que de les nier avec obstination.

Ce sont ces créations désordonnées que la religion flétrit avec raison du nom de miracles diaboliques, et tels étaient les miracles de Simon, des Ménandriens et de Marcos.

De notre temps encore un faux gnostique nommé Vintras, actuellement réfugié à Londres, fait apparaître du sang dans des calices vides et sur des hosties profanées.

Ce malheureux tombe alors dans des extases comme Marcos, et prophétise le renversement de la hiérarchie et le prochain triomphe d'un prétendu sacerdoce tout de visions, d'expansions libres et d'amour. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil.