C'est donc une histoire bien avérée que celle de Philinnium. Un grand poète allemand en a fait le sujet d'une ballade que tout le monde sait par coeur, et qui est intitulée la Fiancée de Corinthe. Il suppose que les parents de la jeune fille étaient chrétiens, ce qui lui donne l'occasion de faire une opposition fort-poétique des passions humaines et des devoirs de la religion. Les démonographes du moyen âge n'eussent pas manqué d'expliquer la résurrection ou peut-être la mort apparente de la jeune Grecque par une obsession diabolique. Nous y voyons, pour notre part, une léthargie hystérique accompagnée de somnambulisme lucide; le père et la mère de Philinnium la tuèrent en la réveillant et l'imagination publique exagéra toutes les circonstances de cette histoire.
Le Mercure terrestre auquel les devins ordonnèrent des sacrifices n'est autre chose que la lumière astrale personnifiée. C'est le génie fluidique de la terre, génie fatal pour les hommes qui l'excitent sans savoir le diriger; c'est le foyer de la vie physique et le réceptacle aimanté de la mort.
Cette force aveugle que la puissance du christianisme allait enchaîner et repousser dans le puits de l'abîme, c'est-à-dire au centre de la terre, manifesta ses dernières convulsions et ses derniers efforts chez les Barbares par des enfantements monstrueux. Il n'est guère de régions où les prédicateurs de l'Évangile n'aient eu à combattre des animaux aux formes hideuses, incarnations de l'idolâtrie agonisante. Les vouivres, les graouillis, les gargouilles, les tarasques, ne sont pas uniquement des allégories. Il est certain que les désordres moraux produisent des laideurs physiques et réalisent en quelque sorte les épouvantables figures que la tradition prête aux démons. Les ossements fossiles, à l'aide desquels la science de Cuvier a reconstruit des monstres gigantesques, appartiennent-ils réellement tous à des époques antérieures à notre création? Est-ce une allégorie que cet immense dragon que Régulus dut attaquer avec des machines de guerre, et qu'on trouva, au dire de Tite-Live et de Pline, sur les bords du fleuve Bagrada? Sa peau qui avait cent vingt pieds de long fut envoyée à Rome, et y fut conservée jusqu'à l'époque de la guerre contre Numance. C'était une tradition chez les anciens, que les dieux irrités par des crimes extraordinaires, envoyaient des monstres sur la terre, et cette tradition est trop universelle pour n'être point appuyée sur des faits réels, les récits qui s'y rapportent appartiennent moins souvent à la mythologie qu'à l'histoire.
Dans tous les souvenirs qui nous restent des peuples barbares à l'époque où le christianisme les conquit à la civilisation, nous trouvons avec les dernières traces de la haute initiation magique répandue autrefois par tout le monde, les preuves de l'obscurcissement qu'avait subi cette révélation primitive et de l'avilissement idolâtrique dans lequel le symbolisme de l'ancien monde était tombé; partout régnaient, au lieu des disciples des mages, les devins, les sorciers et les enchanteurs. On avait oublié le Dieu suprême pour diviniser les hommes. Rome avait donné cet exemple à ses provinces, et l'apothéose des Césars avait appris au monde la religion des dieux de sang. Les Germains, sous le nom d'Irminsul, adoraient cet Arminius, ou Hermann, qui fit pleurer à Auguste les légions de Varus, et lui offraient des victimes humaines. Les Gaulois donnaient à Brennus les attributs de Taranis et de Teutatès, et brûlaient en son honneur des colosses d'osier remplis de Romains. Partout régnait le matérialisme, car l'idolâtrie n'est pas autre chose, et la superstition toujours cruelle parce qu'elle est lâche.
La Providence qui prédestinait la Gaule à devenir la France très chrétienne y avait pourtant fait briller la lumière des éternelles vérités. Les premiers druides avaient été les vrais enfants des mages, et leur initiation venait de l'Égypte et de la Chaldée, c'est-à-dire des sources pures de la kabbale primitive: ils adoraient la trinité sous les noms d'Isis ou Ilésus, l'harmonie suprême; de Belen ou Bel, qui signifie en assyrien le Seigneur, nom correspondant à celui d'Adonaï; et de Camul ou Camaël, nom qui dans la kabbale personnifie la justice divine. Au-dessous de ce triangle de lumière ils supposaient un reflet divin, composé aussi de trois rayons personnifiés: d'abord Teutatès ou Teuth, le même que le Thoth des Égyptiens, le verbe ou l'intelligence formulée, puis la force et la beauté dont les noms variaient comme les emblèmes. Ils complétaient enfin le septénaire sacré par une image mystérieuse qui représentait le progrès du dogme et ses réalisations futures: c'était une jeune fille voilée tenant un enfant dans ses bras, et ils dédiaient cette image à la vierge qui deviendra mère [13].
Note 13:[ (retour) ]
On a trouvé à Chartres une statue druidique ayant cette forme et cette inscription:
VIRGINI PARITURAE.
Les anciens druides vivaient dans une rigoureuse abstinence, gardaient le plus profond secret sur leurs mystères, étudiaient les sciences naturelles et n'admettaient parmi eux de nouveaux adeptes qu'après de longues initiations. Ils avaient à Autun un collége célèbre dont les armoiries, au dire de Saint-Foix, subsistent encore dans cette ville: elles sont d'azur à la couchée de serpents d'argent surmontée d'un gui de chêne garni de ses glands de sinople; c'est pour le distinguer des autres guis que le blason donne des glands au gui de chêne, mais la branche de chêne seule porte des glands. Le gui est un feuillage parasite qui ne fructifie pas comme l'arbre qui l'a porté.
Les druides ne construisaient pas de temples, ils accomplissaient les rites de leur religion sur les dolmens et dans les forêts. On se demande encore à l'aide de quelles machines ils ont pu soulever les pierres colossales qui formaient leurs autels, et qui se dressent encore sombres et mystérieuses sous le ciel nuageux de l'Armorique. Les anciens sanctuaires avaient leurs secrets qui ne sont pas venus jusqu'à nous.
Les druides enseignaient que l'âme des ancêtres s'attache aux enfants; qu'elle est heureuse de leur gloire ou tourmentée de leur honte; que les génies protecteurs s'attachent aux arbres et aux pierres de la patrie; que le guerrier mort pour son pays a expié toutes ses fautes et rempli dignement sa tâche, il devient alors un génie, et désormais il exerce le pouvoir des dieux. Aussi chez les Gaulois le patriotisme était-il une religion: les femmes et les enfants même s'armaient, s'il le fallait, pour repousser l'invasion, et les Jeanne d'Arc, les Jeanne Hachette de Beauvais, n'ont fait que continuer les traditions de ces nobles filles des Gaules.
Ce qui attache au sol de la patrie, c'est la magie des souvenirs.