Cette légende est imitée de la fable de Psyché, et se rapporte, comme cette fable, au danger des initiations sacrilèges ou à la profanation des mystères de la religion et de l'amour; le récit en est emprunté aux traditions des anciens bardes, et elle sort évidemment de la savante école des druides. Le XIe siècle s'en est emparé et l'a mise à la mode, mais elle existait déjà depuis longtemps.

L'inspiration en France semble appartenir surtout aux femmes; les elfes et les fées y ont précédé les saintes, et les saintes françaises ont presque toutes quelque chose de féerique dans leur légende. Sainte Clotilde nous a fait chrétiens, sainte Geneviève nous a conservés Français en repoussant par l'énergie de sa vertu et de sa foi l'invasion menaçante d'Attila. Jeanne d'Arc... mais celle-ci était plutôt de la famille des fées que de la hiérarchie des saintes; elle mourut comme Hypathie, victime des dons merveilleux de la nature et martyre de son caractère généreux. Nous en reparlerons plus tard. Sainte Clotilde fait encore des miracles dans nos provinces. Nous avons vu aux Andelys la foule des pèlerins se presser autour d'une piscine où l'on plonge tous les ans la statue de la sainte; le premier malade qui descend ensuite dans l'eau est immédiatement guéri, c'est du moins ce que proclame tout haut la confiance populaire. C'était une énergique femme et une grande reine que cette Clotilde, aussi fut-elle éprouvée par les plus poignantes douleurs: son premier fils mourut après avoir reçu le baptême, et sa mort fut regardée comme le résultat d'un maléfice; le second tomba malade et allait mourir... Le caractère de la sainte ne fléchit pas et le Sicambre ayant un jour besoin d'un courage plus qu'humain se souvint du dieu de Clotilde. Veuve après avoir converti et fondé en quelque sorte un grand royaume, elle vit égorger pour ainsi dire sous ses yeux les deux enfants de Clodomir. C'est par de semblables douleurs que les reines de la terre ressemblent à la reine du ciel.

Après la grande et resplendissante figure de Clotilde, nous voyons apparaître dans l'histoire, comme un repoussoir hideux, le funeste personnage de Frédégonde, cette femme dont le regard est un maléfice, cette sorcière qui tue les princes. Frédégonde accusait volontiers ses rivales de magie et les faisait mourir au milieu des supplices qu'elle seule méritait. Il restait à Chilpéric un fils de sa première femme: ce jeune prince, qui se nommait Clovis, s'était épris d'une jeune fille du peuple dont la mère passait pour sorcière. On accusa la mère et la fille d'avoir troublé par des philtres la raison de Clovis, et d'avoir fait mourir par des envoûtements magiques les deux enfants de Frédégonde. Les deux malheureuses femmes furent arrêtées; Klodswinthe, la jeune fille, fut battue de verges, on lui coupa ses beaux cheveux, et Frédégonde les attacha elle-même à la porte de l'appartement du jeune prince, puis on fit mettre Klodswinthe en jugement. Ses réponses simples et fermes étonnèrent les juges: quelqu'un conseilla, dit un chroniqueur, de la soumettre à l'épreuve de l'eau bouillante; un anneau béni fut jeté dans une cuve placée sur un grand feu, et l'accusée, vêtue de blanc, après s'être confessée et avoir communié, dut plonger son bras dans la cuve et chercher l'anneau. A l'immobilité des traits de Klodswinthe, tout le monde crut qu'un miracle s'était accompli, mais un cri de réprobation et d'horreur s'éleva quand la malheureuse enfant retira son bras affreusement brûlé. Alors elle demanda la permission de parler, et dit à ses juges et au peuple: «Vous demandiez un miracle à Dieu pour preuve de mon innocence. Dieu ne veut pas qu'on le tente et il ne suspend pas les lois de la nature suivant le caprice des hommes; mais il donne la force à ceux qui croient en lui, et il a fait pour moi une merveille bien plus grande que celle qu'il vous a refusée. Cette eau m'a brûlée, et j'y ai plongé mon bras tout entier et j'ai cherché et ramené l'anneau. Je n'ai ni crié, ni pâli, ni défailli dans cette horrible torture. Si j'étais magicienne, comme vous le dites, j'aurais employé des maléfices pour ne pas brûler, mais je suis chrétienne et Dieu m'a fait la grâce de le prouver par la constance des martyrs.» Cette logique n'était pas de nature à être comprise à une époque si barbare. Klodswinthe fut reconduite en prison en attendant le dernier supplice, mais Dieu la prit en pitié et l'appela à lui, dit la chronique où nous avons puisé ces détails. Si ce n'est qu'une légende, il faut convenir qu'elle est belle et mérite d'être conservée.

Frédégonde perdait une de ses victimes, mais les deux autres ne lui échappèrent pas. La mère de Klodswinthe fut mise à la torture, et, vaincue par les tourments, elle avoua tout ce qu'on voulut, même la culpabilité de sa fille, même la complicité de Clovis. Frédégonde, armée de ses aveux, obtint du féroce et imbécile Chilpéric l'abandon de son fils. Le jeune prince fut arrêté et poignardé dans sa prison. Frédégonde déclara qu'il avait voulu échapper à ses remords par le suicide. Le cadavre du malheureux Clovis fut mis sous les yeux de son père, le poignard était encore dans la plaie. Chilpéric regarda froidement ce spectacle; il était entièrement dominé par Frédégonde qui le trompait effrontément avec les officiers de son palais. On se cachait si peu que le roi eut malgré lui des preuves de son déshonneur. Au lieu de tuer sur-le-champ la reine et son complice, il partit sans rien dire pour la chasse. Il eût peut-être souffert cet outrage sans se plaindre de peur de déplaire à Frédégonde, mais cette femme eut honte pour lui, elle lui fit l'honneur de croire à sa colère afin d'avoir un prétexte pour l'assassiner; il l'avait rassasiée de crimes et de bassesses, elle le fit tuer par dégoût.

Frédégonde, qui faisait brûler comme sorcières les femmes coupables seulement de lui avoir déplu, s'exerçait elle-même à la magie noire, et protégeait ceux qu'elle croyait vraiment sorciers. Agéric, évêque de Verdun, avait fait arrêter une pythonisse qui gagnait beaucoup d'argent en faisant retrouver les objets perdus et en dénonçant les voleurs; c'était vraisemblablement une somnambule. On exorcisa cette femme, le diable déclara qu'il ne sortirait point tant qu'on le tiendrait enchaîné, mais que si on laissait la pythonisse seule dans une église, sans surveillant et sans gardes, il sortirait certainement. On donna dans le piège, et ce fut la femme qui sortit; elle se réfugia auprès de Frédégonde qui la cacha dans son palais et finit par la soustraire aux exorcismes et probablement au bûcher: elle fit donc cette fois une bonne action par erreur et pour le plaisir de mal faire.

CHAPITRE III.

LOIS SALIQUES CONTRE LES SORCIERS.

SOMMAIRE.--Dispositions de la loi salique contre les sorciers.--Un passage analogue du Talmud.--Décisions des conciles.--Charles Martel accusé de magie.--Le cabaliste Zédéchias.--Visions épidémiques du temps de Pépin le Bref.--Palais et vaisseau aériens.--Les sylphes mis en jugement et condamnés à ne plus reparaître.

Sous les rois de France de la première race, le crime de magie n'entraînait la mort que pour les grands, et il s'en trouvait qui faisaient gloire de mourir pour un crime qui les élevait au-dessus du vulgaire, et les rendait redoutables même aux souverains. C'est ainsi que le général Mummol, torturé par ordre de Frédégonde, déclara n'avoir rien souffert et provoqua lui-même les épouvantables supplices à la suite desquels il mourut, en bravant ses bourreaux que tant de constance avait forcés en quelque sorte de lui faire grâce.

Dans les lois saliques, que Sigebert attribue à Pharamond, et qu'il suppose avoir été promulguées en 424, on trouve les dispositions suivantes: