Gilles de Laval fut brûlé vif dans le pré de la Magdeleine, près de Nantes; il obtint la permission d'aller à la mort avec tout le faste qui l'avait accompagné pendant sa vie, comme s'il voulait vouer à toute l'ignominie de son supplice le faste et la cupidité qui l'avaient si complètement dégradé et si fatalement perdu.

CHAPITRE VII.

SUPERSTITIONS RELATIVES AU DIABLE.

SOMMAIRE.--Les apparitions.--Les possessions.--Procès faits à des hallucinés.--Sottises et cruautés populaires.--Quelques mots sur les phénomènes en apparence inexplicables.

Nous avons dit combien l'Église s'est montrée sobre de décisions relativement au génie du mal; elle enseigne à ne pas le craindre, elle recommande à ses enfants de ne pas s'en occuper et de ne prononcer jamais son nom. Cependant le penchant des imaginations malades et des têtes faibles pour le monstrueux et l'horrible donna, pendant les mauvais jours du moyen âge, une importance formidable et les formes les plus menaçantes à cet être ténébreux qui ne mérite que l'oubli, puisqu'il méconnaît éternellement la vérité et la lumière.

Cette réalisation apparente du fantôme de la perversité fut comme une incarnation de la folie humaine; le diable devint le cauchemar des cloîtres, l'esprit humain se fit peur à lui-même, et l'on vit l'être prétendu raisonnable trembler devant ses propres chimères. Un monstre noir et difforme semblait avoir étendu ses ailes de chauve-souris entre le ciel et la terre pour empêcher la jeunesse et la vie de se confier aux promesses du soleil et à la paisible sérénité des étoiles. Cette harpie de la superstition empoisonnait tout de son souffle, infectait tout de son contact: on ne pouvait boire et manger sans craindre d'avaler les oeufs du reptile; on n'osait regarder la beauté, car peut-être était-ce une illusion du monstre; si l'on riait, on croyait entendre comme un écho funèbre le ricanement du tourmenteur éternel; si l'on pleurait, on croyait le voir insulter aux larmes. Le diable semblait tenir Dieu prisonnier dans le ciel, et imposer aux hommes sur la terre le blasphème et le désespoir.

Les superstitions conduisent vite à l'ineptie et à la démence; rien de plus déplorable et de plus fastidieux que la série des histoires d'apparitions diaboliques, dont les écrivains vulgaires de l'histoire de la magie ont surchargé leurs compilations. Pierre le Vénérable voit le diable piquer une tête dans les latrines; un autre chroniqueur le reconnaît sous la forme d'un chat qui ressemblait à un chien, et qui gambadait comme un singe; un seigneur de Corasse avait à ses ordres un lutin nommé Orthon, qui lui apparut sous la forme d'une truie prodigieusement maigre et décharnée. Maître Guillaume Édeline, prieur de Saint-Germain des Prés, déclara l'avoir vu «sous la forme et semblance d'un mouton qu'il lui semblait lors baiser brutalement sous la queue en signe de révérence et d'honneur.»

De malheureuses vieilles femmes s'accusaient de l'avoir eu pour amant; le maréchal Trivulce mourait de frayeur en s'escrimant d'estoc et de taille, contre des diables dont il voyait sa chambre remplie; on brûlait par centaines les malheureux idiots et les folles qui avouaient avoir eu commerce avec le malin; on n'entendait parler que d'incubes et de succubes; des juges accueillaient gravement des révélations qu'il eût fallu renvoyer aux médecins; l'opinion publique exerçait d'ailleurs sur eux une pression irrésistible, et l'indulgence pour les sorciers eût exposé les magistrats eux-mêmes à toutes les fureurs populaires. La persécution exercée sur les fous rendait la folie contagieuse, et les maniaques s'entre-déchiraient; on battait jusqu'à la mort, on faisait brûler à petit feu, on plongeait dans l'eau glacée les malheureux que la rumeur publique accusait de magie pour les forcer à lever les sorts qu'ils avaient jetés, et la justice n'intervenait que pour achever sur un bûcher ce qu'avait commencé la rage aveugle des multitudes.

En racontant l'histoire de Gilles de Laval, nous avons suffisamment prouvé que la magie noire peut être un crime réel et le plus grand de tous les crimes; mais le malheur des temps fut de confondre les malades avec les criminels, et de punir ceux qu'il aurait fallu soigner avec patience et charité.

Où commence la responsabilité chez l'homme? où finit-elle? C'est un problème qui doit inquiéter souvent les dépositaires vertueux de la justice humaine. Caligula, fils de Germanicus, semblait avoir hérité de toutes les vertus de son père; un poison qu'on lui fait prendre trouble sa raison, et il devient l'effroi du monde. A-t-il été vraiment coupable, et ne doit-on pas s'en prendre uniquement de ses forfaits à ces lâches Romains qui lui obéirent au lieu de le faire enfermer?