Note 15:[ (retour) ] Que les papes s'en assurent, dit-il, c'est pour eux que la chose est intéressante.

«C'est une pure imposture et fausseté manifeste tant pour l'expérience (des prétendus prodiges du tombeau de Sylvestre II), qui n'a esté jusques aujourd'huy observée de personne, qu'en l'inscription de ce sépulcre, qui fut composée par Sergius IV, et laquelle tant s'en faut qu'elle fasse aucune mention de toutes ces fables et ruseries, qu'au contraire c'est un des plus excellens témoignages que nous puissions avoir de la bonne vie et de l'intégrité des actions de Sylvestre. C'est à la vérité une chose honteuse que beaucoup de catholiques soient fauteurs de cette médisance, de laquelle Marianus Scotus, Glaber, Ditmare, Helgandus, Lambert et Herman Contract, qui ont esté ses contemporains, ne font aucune mention, etc.»

Venons au grimoire d'Honorius.

C'est à Honorius III, c'est-à-dire à un des plus zélés pontifes du XIIIe siècle, qu'on attribue ce livre impie. Honorius III, en effet, doit être haï des sectaires et des nécromants qui veulent le déshonorer en le prenant pour complice. Censius Savelli, couronné pape en 1216, confirma l'ordre de saint Dominique si formidable aux albigeois et aux vaudois, ces enfants des manichéens et des sorciers. Il établit aussi les Franciscains et les Carmes, prêcha une croisade, gouverna sagement l'Église et laissa plusieurs décrétales. Accuser de magie noire ce pape si éminemment catholique, c'est faire planer le même soupçon sur les grands ordres religieux institués par lui, le diable ne pouvait qu'y gagner.

Quelques exemplaires anciens du grimoire d'Honorius portent le nom d'Honorius II au lieu d'Honorius III; mais il est impossible de faire un sorcier de ce sage et élégant cardinal Lambert, qui, après sa promotion au souverain pontificat, s'entoura de poètes auxquels il donnait des évêchés pour des élégies, comme il fit à Hildebert, évêque du Mans, et de savants théologiens, comme Hugues de Saint-Victor. Pourtant ce nom d'Honorius II est pour nous un trait de lumière, et va nous conduire à la découverte du véritable auteur de cet affreux grimoire d'Honorius.

En 1061, lorsque l'Empire commençait à prendre ombrage de la papauté et cherchait à usurper l'influence sacerdotale en fomentant des troubles et des divisions dans le sacré collège, les évêques de Lombardie, excités par Gilbert de Parme, protestèrent contre l'élection d'Anselme, évêque de Lucques, qui venait d'être appelé au souverain pontificat sous le nom d'Alexandre II. L'empereur Henri IV prit le parti des dissidents et les autorisa à se donner un autre pape en leur promettant de les appuyer. Ils choisirent un intrigant pommé Cadulus ou Cadalous, évêque de Parme, homme capable de tous les crimes, et publiquement scandaleux comme simoniaque et concubinaire. Ce Cadalous prit le nom d'Honorius II et marcha contre Rome à la tête d'une armée. Il fut battu et condamné par tous les évêques d'Allemagne et d'Italie; il revint à la charge, s'empara d'une partie de la ville sainte, entra dans l'église Saint-Pierre, d'où il fut chassé, se réfugia dans le château Saint-Ange, d'où il obtint de pouvoir se retirer en payant une forte rançon. Ce fut alors qu'Othon archevêque de Cologne, envoyé par l'Empereur, osa reprocher publiquement à Alexandre II d'avoir usurpé le saint-siége. Mais un moine, nommé Hildebrand, prit la parole pour le pape légitime, et le fit avec une telle puissance que l'envoyé de l'Empereur s'en retourna confus, et que l'Empereur lui-même demanda pardon de ses attentats. C'est que Hildebrand, dans les vues de la Providence, était déjà le foudroyant Grégoire VII, et commençait l'oeuvre de sa vie. L'antipape fut déposé au concile de Mantoue, et Henri IV obtint son pardon. Cadalous rentra donc dans l'obscurité, et il est probable qu'il voulut être alors le grand prêtre des sorciers et des apostats; il peut donc avoir rédigé, sous le nom d'Honorius II, le grimoire qui porte ce nom.

Ce qu'on sait du caractère de cet antipape ne justifierait que trop une accusation de ce genre; il était audacieux devant les faibles et rampant devant les forts, intrigant et débauché, sans foi comme sans moeurs; il ne voyait dans la religion qu'un instrument d'impunité et de rapines. Pour un pareil homme, les vertus chrétiennes étaient des obstacles et la foi du clergé une difficulté à surmonter; il aurait donc voulu se faire des prêtres à sa guise et se composer un clergé d'hommes capables de tous les attentats comme de tous les sacrilèges; tel paraît être, en effet, le but que s'est proposé l'auteur du grimoire d'Honorius.

Ce grimoire n'est pas sans importance pour les curieux de la science. Au premier abord, il semble n'être qu'un tissu de révoltantes absurdités; mais pour les initiés aux signes et aux secrets de la kabbale, il devient un véritable monument de la perversité humaine; le diable y est montré comme un instrument de puissance. Se servir de la crédulité humaine et s'emparer de l'épouvantail qui la domine pour la faire obéir aux caprices de l'adepte, tel est le secret de ce grimoire; il s'agit d'épaissir les ténèbres sur les yeux de la multitude, en s'emparant du flambeau de la science, qui pourra au besoin, entre les mains de l'audace, devenir la torche des bourreaux ou des incendiaires. Imposer la foi avec la servitude, en se réservant le pouvoir et la liberté, n'est-ce pas rêver, en effet, le règne de Satan sur la terre, et s'étonnera-t-on si les auteurs d'une conspiration pareille contre le bon sens public et contre la religion, se flattaient de faire apparaître et d'incarner en quelque sorte sur la terre le souverain fantastique de l'empire du mal?

La doctrine de ce grimoire est la même que celle de Simon et de la plupart des gnostiques: c'est le principe passif substitué au principe actif. La passion, par conséquent, préférée à la raison, le sensualisme déifié, la femme mise avant l'homme, tendance qui se retrouve dans tous les systèmes mystiques antichrétiens; cette doctrine est exprimée par un pantacle placé en tête du livre. La lune isiaque occupe le centre; autour du croissant sélénique, on voit trois triangles qui n'en font qu'un; le triangle est surmonté d'une croix ansée à double croisillon; autour du triangle qui est inscrit dans un cercle, et dans l'intervalle formé par les trois segments de cercle, on voit, d'un côté, le signe de l'esprit et le sceau kabbalistique de Salomon, de l'autre, le couteau magique et la lettre initiale du binaire, au-dessous une croix renversée formant la figure du lingam, et le nom de Dieu לא également renversé; autour du cercle, on lit ces mots tracés en forme de légende: Obéissez à vos supérieurs, et leur soyez soumis, parce qu'ils y prennent garde.

Ce pantacle, traduit en symbole ou profession de foi, est donc textuellement ce qui suit: