«Il existe en effet dans un bois près du village de Hamel, et à cinq cents pas d'un monument de six pierres druidiques, une fontaine appelée Cuisine des sorciers; et, dit la tradition, c'est là que se reposaient et se désaltéraient les Cara maras, lesquels sont assurément les Caras'mar, c'est-à-dire les bohémiens, sorciers et devins ambulants auxquels les anciennes chartes du pays de Flandre accordaient le droit d'être nourris par les habitants.
»Ils ont quitté Paris, mais à leur place il en vint d'autres, et la France n'est pas moins exploitée par eux que les autres pays. On ne les voit débarquer ni en Angleterre, ni en Ecosse, et pourtant ils sont bientôt dans ce dernier royaume plus de cent mille [16]. On les y appelle ceard et caird, ou comme qui dirait artisans, monouvriers, parce que, ce mot écossais est dérivé du ker, sanscrit d'où viennent le verbe faire, Ker-aben des Bohémiens et le latin cerdo (savetier), ce qu'ils ne sont pas. Si on ne les voit pas non plus à cette époque au nord de l'Espagne, où les chrétiens s'abritent contre la domination musulmane, c'est sans doute qu'ils se plaisent mieux au sud avec les Arabes, mais, sous Jean II, on les distingue bien de ces derniers, sans savoir pourtant d'où ils viennent. Quoi qu'il en soit, à partir de cette époque, ils sont généralement connus sur tout le continent européen. Une des bandes du roi Sindel s'est présentée à Ratisbonne en 1433, et Sindel lui-même campe en Bavière avec sa réserve en 1439. Il semble venir alors de Bohême, car les Bavarois, oublieux de ceux de 1433 qui se sont donnés pour Égyptiens, les appellent Bohémiens. C'est sous ce nom qu'ils reparaissent en France et y sont connus désormais. Bon gré, mal gré, on les supporte. Les uns courent les montagnes et cherchent l'or dans les rivières, les autres forgent des fers de cheval et des chaînes de chiens; ceux-ci, plus maraudeurs que pèlerins, se glissent et furètent partout et partout volent et escamotent. Il en est qui prennent le parti de se fixer et qui, fatigués de toujours dresser et lever leurs tentes, se creusent des bordeils, huttes carrées de quatre à six pieds, sous terre, et recouvertes d'une toiture de branchages dont l'arête, à cheval sur deux poteaux en Y, ne s'élève guère à plus de deux pieds au-dessus du sol. C'est dans cette tanière, dont il n'est guère resté en France d'autre souvenir que le nom, que s'entasse pêle-mêle toute une famille; c'est dans ce bouge, qui n'a d'autre ouverture que la porte et un trou pour la fumée, que le père forge, que les enfants, accroupis autour du feu, font aller le soufflet, et que la mère fait aller le pot où ne bout jamais que le fruit de quelques larcins; c'est dans ce repaire, où pendent, à de longs clous de bois, quelques vieilles nippes, une bride et un havresac, dont tous les meubles consistent en une enclume, des pinces et un marteau, c'est là, dis-je, que se donnent rendez-vous la crédulité et l'amour, la demoiselle et le chevalier, la châtelaine et le page; c'est là qu'ils viennent ouvrir leur mains blanches et nues aux regards pénétrants de la sibylle; c'est là que l'amour s'achète, que le bonheur se vend, que le mensonge se paie; c'est de là que sortent les saltimbanques et les tireurs de cartes, la robe étoilée et le bonnet pointu du magicien, les truands et l'argot, les danseuses de la rue et les filles de joie. C'est le royaume de fainéantise et de trupherie, de la villonie et des franches lipées; ce sont gens à tout faire pour ne rien faire, comme dit un naïf conteur du moyen âge; et un savant aussi distingué que modeste, M. Vaillant, auteur d'une Histoire spéciale des Rom-Muni ou Bohémiens, dont nous citons ici quelques pages, bien qu'il leur donne une grande importance dans l'histoire sacerdotale de l'ancien monde, n'en fait pas un portrait flatté. Aussi nous raconte-t-il comment ces protestants étranges des civilisations primitives, traversant les âges avec une malédiction sur le front et la rapine dans les mains, ont excité d'abord la curiosité puis la défiance, puis enfin la proscription et la haine des chrétiens du moyen âge. On comprit combien pouvait être dangereux ce peuple sans patrie, parasite du monde entier et citoyen de nulle part; ces bédouins qui traversaient les empires comme des déserts, ces voleurs errants, et qui s'insinuaient partout sans se fixer jamais. Aussi bientôt devinrent-ils pour le peuple, des sorciers, des démons même, des jeteurs de sorts, des enleveurs d'enfants, et il y avait du vrai dans tout cela; on les accusa partout de célébrer en secret d'affreux mystères. Bientôt la rumeur devient générale, on les fait responsables de tous les meurtres ignorés, de tous les enlèvements mystérieux; comme les Grecs de Damas accusèrent les Juifs d'avoir tué un des leurs pour en boire le sang; et l'on assure qu'ils préfèrent les jeunes garçons et les jeunes filles de douze à quinze ans. C'est sans doute un sûr moyen de les faire prendre en horreur et d'éloigner d'eux la jeunesse; mais ce moyen est odieux; car le peuple et l'enfant ne sont que trop crédules, et la peur engendrant la haine, il en naît la persécution. Ainsi, c'en est fait! non-seulement on les évite, on les fuit, mais on leur refuse le feu et l'eau; l'Europe est devenue pour eux les Indes, et tout chrétien s'est fait contre eux un Brahmane. En certains pays, si quelque jeune fille, en ayant pitié, s'approche de l'un d'eux pour lui mettre dans la main une pièce de monnaie: «Prenez garde, ma mie, lui crie la gouvernante éperdue, c'est un Katkaon, un ogre qui viendra vous sucer le sang cette nuit pendant votre sommeil;» et la jeune fille recule en frissonnant; si quelque jeune garçon passe assez près d'eux pour que son ombre se dessine sur la muraille auprès de laquelle ils sont assis, où toute une famille mange ou se repose au soleil: «Au large! enfant, lui crie son pédagogue, ces Strigoï (vampires) vont prendre votre ombre; et votre âme ira danser avec eux le sabbat toute l'éternité.» C'est ainsi que la haine du chrétien ressuscite contre eux les lémures et les farfadets, les vampires et les ogres; et chacun de gloser sur leur compte.--Ne seraient-ce pas, dit l'un, les descendants de ce Mambrès qui osa rivaliser de miracle avec Moïse? Ne sont-ils pas envoyés par le roi d'Egypte pour inspecter par le monde les enfants d'Israël et leur rendre leur sort pénible?--Je croirais, dit un autre, que ce sont les bourreaux dont s'est servi Hérode pour exterminer les nouveau-nés de Bethléem.--Vous vous trompez, dit un troisième, ces païens n'entendent pas un mot d'égyptien, leur langue en renferme, au contraire, beaucoup d'hébreux. Ce ne sont donc que les impurs rejetons de cette race abjecte qui dormait en Judée dans les sépulcres après avoir dévoré les cadavres qu'ils renfermaient.--Erreur! erreur! s'écrie un quatrième: ce sont tout bonnement ces mécréants de Juifs eux-mêmes que l'on a torturés, chassés et brûlés en 1348, pour avoir empoisonné nos puits et nos citernes, et qui reviennent pour recommencer.--Eh! qu'importe? ajoute le dernier, Égyptiens ou Juifs, Esséniens ou Chusiens, Pharaoniens ou Caphtoriens, Balistari d'Assyrie ou Philistins de Kanaan, ce sont des renégats, ils l'ont dit en Saxe, en France, partout, il faut les pendre et les brûler.»
Note 16:[ (retour) ] Borrew.
Bientôt on enveloppe dans leur proscription ce livre étrange qui leur sert à consulter le sort et à rendre des oracles. Ces cartons bariolés de figures incompréhensibles et qui sont (on ne s'en doute pas) le résumé monumental de toutes les révélations de l'ancien monde, la clef des hiéroglyphes égyptiens, les clavicules de Salomon, les écritures primitives d'Hénoch et d'Hermès. Ici l'auteur que nous venons de citer, fait preuve d'une sagacité singulière, il parle du tarot en homme qui ne le comprend pas encore parfaitement, mais qui l'a profondément étudié; aussi voyons ce qu'il en dit:
«La forme, la disposition, l'arrangement de ces tablettes et les figures qu'elles représentent, bien que diversement modifiées par le temps, sont si manifestement allégoriques, et les allégories en sont si conformes à la doctrine civile, philosophique et religieuse de l'antiquité, qu'on ne peut s'empêcher de les reconnaître pour la synthèse de tout ce qui faisait la foi des anciens peuples. Par tout ce qui précède, nous avons suffisamment donné à entendre qu'il est une déduction du livre sidéral d'Hénoch qui est Hénochia; qu'il est modelé sur la roue astrale d'Athor, qui est Astaroth; que, semblable à l'ot-tara indien, ours polaire ou arc-tura du Septentrion, il est la force majeure (tarie) sur laquelle s'appuient la solidité du monde et le firmament sidéral de la terre; que, conséquemment, comme l'ours polaire dont on a fait le char du soleil, le chariot de David et d'Arthur, il est, l'heur grec, le destin chinois, le hasard égyptien, le sort des Rômes; et qu'en tournant sans cesse autour de l'ours du pôle, les astres déroulent à la terre le faste et le néfaste, la lumière et l'ombre, le chaud et le froid, d'où découlent le bien et le mal, l'amour et la haine qui font le bonheur et le malheur des hommes.
«Si l'origine de ce livre se perd dans la nuit des temps, au point que l'on ne sache ni où ni quand il fut inventé, tout porte à croire qu'il est d'origine indo-tartare et que, diversement modifié par les anciens peuples, selon les nuances de leurs doctrines et le caractère de leurs sages, il était un des livres de leurs sciences occultes, et peut-être même l'un de leurs livres sybillins. Nous avons suffisamment fait entrevoir la route qu'il a pu tenir pour arriver jusqu'à nous; nous avons vu qu'il avait dû être connu des Romains, et qu'il avait pu leur être apporté non-seulement aux premiers jours de l'empire, mais déjà même dès les premiers temps de la république, par ces nombreux étrangers qui, venus d'Orient et initiés aux mystères de Bacchus et d'Isis, apportèrent leur science aux héritiers de Numa.»
M. Vaillant ne dit pas que les quatre signes hiéroglyphiques du tarot, les bâtons, les coupes, les épées et les deniers ou cycles d'or, se trouvent dans Homère, sculptés sur le bouclier d'Achille, mais suivant lui:
«Les coupes égalent les arcs ou arches du temps, les vases ou vaisseaux du ciel.
«Les deniers égalent les astres, les sidères, les étoiles; les épées égalent les feux, les flammes, les rayons; les bâtons égalent les ombres, les pierres, les arbres, les plantes.
«L'as de coupe est le vase de l'univers, arche de la vérité du ciel, principe de la terre.