»Tel est ce tarot des Rômes, dont par antilogie les Hébreux ont fait la torah ou loi de Jéhova. Loin d'être alors un jeu, comme aujourd'hui, il était un livre, un livre sérieux, le livre des symboles et des emblèmes, des analogies ou des rapports des astres et des hommes, le livre du destin, à l'aide duquel le sorcier dévoilait les mystères du sort. Ses figures, leurs noms, leur nombre, les sorts qu'on en tirait, en firent naturellement, pour les chrétiens, l'instrument d'un art diabolique, d'une oeuvre de magie; aussi conçoit-on avec quelle rigueur ils durent le proscrire dès qu'il leur fut connu par les abus de confiance que l'indiscrétion des Sagi commettait sur la crédulité publique. C'est alors que, la foi en sa parole se perdant, le tarot devint jeu, et que ses tablettes se modifièrent selon le goût des peuples et l'esprit du siècle. C'est de ce jeu des tarots que sont issues nos cartes à jouer, dont les combinaisons sont aussi inférieures à celles du tarot que le jeu de dames l'est au jeu d'échecs. C'est donc à tort que l'on fixe l'origine des cartes modernes au règne de Charles VI; car dès 1332, les initiés à l'ordre de la bande, établi par Alphonse XI, roi de Castille, faisaient déjà serment de ne pas jouer aux cartes. Sous Charles V, dit le Sage, saint Bernard de Sienne condamnait au feu les cartes, dites alors triomphales, du jeu de triomphe que l'on jouait déjà en l'honneur du triomphateur Osiris ou Ormuzd, l'une des cartes du tarot; d'ailleurs, ce roi lui-même les proscrivait, en 1369, et le petit Jean de Saintré ne fut honoré de ses faveurs que parce qu'il n'y jouait pas.

»Alors on les appelait, en Espagne, naïpes, et mieux, en Italie, naïbi, parce que les naïbi sont les diablesses, les sybilles, les pythonisses.»

M. Vaillant, que nous venons de laisser parler, suppose donc que le tarot a été modifié et changé, ce qui est vrai pour les tarots allemands à figures chinoises: mais ce qui n'est vrai ni pour les tarots italiens qui sont seulement altérés dans quelques détails, ni pour les tarots de Besançon, dans lesquels on retrouve encore des traces des hiéroglyphes égyptiens primitifs. Nous avons dit, dans notre Dogme et Rituel de la haute magie, combien furent malencontreux les travaux d'Etteilla ou d'Alliette sur le tarot. Ce coiffeur illuminé n'ayant réussi, après trente ans de combinaisons, qu'à créer un tarot bâtard dont les clefs sont interverties, dont les nombres ne s'accordent plus avec les signes, un tarot, en un mot, à la convenance d'Etteilla et à la mesure de son intelligence qui était loin d'être merveilleuse.

Nous ne croyons pas, avec M. Vaillant, que les bohémiens fussent les propriétaires légitimes de cette clef des initiations. Ils la devaient sans doute à l'infidélité ou à l'imprudence de quelque kabbaliste juif. Les bohémiens sont originaires de l'Inde, leur historien l'a prouvé avec assez de vraisemblance. Or, le tarot que nous avons encore et qui est celui des bohémiens, est venu de l'Égypte en passant par la Judée. Les clefs de ce tarot, en effet, se rapportent aux lettres de l'alphabet hébraïque, et quelques-unes des figures reproduisent même la forme des caractères de cet alphabet sacré.

Qu'était-ce donc que ces bohémiens? C'était, comme l'a dit le poète:

Le reste immonde

D'un ancien monde;

c'était une secte de gnostiques indiens que leur communisme exilait de toute la terre. C'étaient, comme ils le disaient presque eux-mêmes, des profanateurs du grand arcane, livrés à une malédiction fatale. Troupeau égaré par quelque faquir enthousiaste, ils s'étaient faits voyageurs sur la terre, protestant contre toutes les civilisations au nom d'un prétendu droit naturel qui les dispensait presque de tout devoir. Or, le droit qui veut s'imposer en s'affranchissant du devoir, c'est l'agression, c'est le pillage, c'est la rapine, c'est le bras de Caïn levé contre son frère, et la société qui se défend semble venger la mort d'Abel.

En 1840, des ouvriers du faubourg Saint-Antoine, las, disaient-ils, d'être trompés par les journalistes et de servir d'instruments aux ambitions des beaux parleurs, résolurent de fonder eux-mêmes et de rédiger un journal d'un radicalisme pur et d'une logique sans faux-fuyants et sans ambages.

Ils se réunirent donc et tinrent conseil pour établir carrément leurs doctrines; ils prenaient pour base la devise républicaine: liberté, égalité et le reste. La liberté leur semblait impossible avec le devoir de travailler, l'égalité avec le droit d'acquérir, et ils conclurent au communisme. Mais l'un d'eux fit observer que dans le communisme les plus intelligents présideraient au partage et se feraient la part du lion. Il fut donc arrêté que personne n'aurait droit à la supériorité intellectuelle. Quelqu'un remarqua que la beauté physique même constitue une aristocratie, et l'on décréta l'égalité de la laideur. Puis, comme on s'attache à la terre en la cultivant, il fut décidé que les vrais communistes ne pouvant être agriculteurs, n'ayant que le monde pour patrie et l'humanité pour famille, ils devaient s'organiser en caravanes et faire éternellement le tour du monde. Ce que nous racontons ici n'est pas une parabole, nous avons connu les personnages présents à cette délibération, nous avons lu le premier numéro de leur journal intitulé l'Humanitaire, qui fut poursuivi et supprimé en 1841 (voir les procès de presse de cette époque). Si ce journal eût pu continuer, si la secte naissante eût recruté des adeptes, comme faisait alors même l'ancien procureur Cabet pour l'émigration icarienne, une nouvelle bande de bohémiens se fût organisée et la truanderie errante compterait un peuple de plus.