Les directeur de ces filles, mortels ennemis de Grandier, virent tout le parti qu'ils pouvaient tirer de cette affaire dans l'intérêt de leur rancune et dans l'intérêt du couvent. On fit des exorcismes en secret d'abord, puis en public. Les amis de Grandier sentaient qu'il se tramait quelque chose et pressaient le curé de Saint-Pierre du Marché de permuter ses bénéfices, et de quitter Loudun. Tout s'appaiserait dès qu'on le verrait parti; mais Grandier était un vaillant homme, il ne savait pas ce que c'était que de céder à la calomnie, il resta, et fut arrêté un matin comme il entrait dans son église, revêtu de ses habits sacerdotaux.

A peine arrêté, Grandier fut traité en criminel d'État, ses papiers furent saisis, les scellés apposés à ses meubles, et lui-même fut conduit sous bonne garde à la forteresse d'Angers. Pendant ce temps on lui préparait à Loudun un cachot qui semblait plus fait pour une bête féroce que pour un homme. Richelieu, instruit de tout, avait dépêché Laubardemont pour en finir avec Grandier, et avait fait défendre au parlement de connaître de cette affaire.

Si la conduite du curé de Saint-Pierre avait été celle d'un mondain, la tenue de Grandier, prisonnier et accusé de magie, fut celle d'un héros et d'un martyr. L'adversité révèle ainsi les grandes âmes, et il est beaucoup plus facile de supporter la souffrance que la prospérité.

Il écrivait à sa mère:

«... Je supporte mon affliction avec patience, et plains plus la vôtre que la mienne. Je suis fort incommodé, n'ayant point de lit; tâchez de me faire apporter le mien, car si le corps ne repose, l'esprit succombe. Enfin envoyez-moi un bréviaire, une Bible et un saint Thomas, pour ma consolation; au reste, ne vous affligez pas, j'espère que Dieu mettra mon innocence au jour...»

Dieu, en effet, prend tôt ou tard le parti de l'innocence opprimée, mais il ne la délivre pas toujours de ses ennemis sur la terre, ou ne la délivre que par la mort. Grandier devait bientôt l'éprouver.

Ne faisons cependant pas les hommes plus méchants qu'ils ne sont en effet: les ennemis de Grandier ne croyaient pas à son innocence, ils le poursuivaient avec rage, mais c'était un grand coupable qu'ils croyaient poursuivre. Les phénomènes hystériques étaient alors mal connus et le somnambulisme entièrement ignoré: les contorsions des religieuses, leurs mouvements en dehors des habitudes et des forces humaines, les preuves qu'elles donnaient d'une seconde vue effrayante, tout cela était de nature à convaincre les moins crédules. Un athée célèbre de ce temps-là, le sieur de Kériolet, conseiller au parlement de Bretagne, vint voir les exorcismes pour s'en moquer. Les religieuses qui ne l'avaient jamais vu l'apostrophèrent par son nom et révélèrent tout haut des péchés que le conseiller croyait bien n'avoir fait connaître à personne. Sa conscience fut bouleversée et il passa d'un extrême à l'autre, comme font tous les naturels emportés; il pleura, il se confessa, et se voua pour le reste de ses jours à l'ascétisme le plus rigoureux.

Le sophisme des exorcistes de Loudun était cet absurde paralogisme que M. de Mirville ose soutenir encore de nos jours:

Le diable est l'auteur de tous les phénomènes qui ne s'expliquent pas par les lois connues de la nature.

A cet aphorisme antilogique, ils en joignaient un autre dont ils faisaient en quelque sorte un article de foi.