Pendant que le comte de Saint-Germain était à la mode à Paris, un autre adepte mystérieux parcourait le monde en recrutant des apôtres pour la philosophie d'Hermès: c'était un alchimiste qui se faisait appeler Lascaris, et se disait archimandrite d'Orient, chargé de recueillir des aumônes pour un couvent grec; seulement, au lieu de demander l'aumône, Lascaris semblait suer de l'or, et en laissait partout une traînée après lui. Partout il ne faisait qu'apparaître, et ses apparitions changeaient de formes; ici il se montrait vieux, ailleurs il était encore jeune; il ne faisait pas lui-même de l'or publiquement, mais il en faisait faire par ses disciples auxquels il laissait en les quittant un peu de poudre de projection. Rien de plus avéré et de mieux établi que les transmutations opérées par les émissaires de Lascaris. M. Louis Figuier, dans son savant ouvrage sur les alchimistes, n'en révoque en doute ni la réalité ni l'importance. Or, comme il n'y a rien, surtout en physique, de plus inexorable que les faits, il faudrait donc conclure de ceux-là, que la pierre philosophale n'est pas une rêverie, si l'immense tradition de l'occultisme, si les mythologies anciennes, si les travaux sérieux des plus grands hommes de tous les âges n'en démontraient pas d'ailleurs suffisamment l'existence et la réalité.

Un chimiste moderne, qui s'est empressé de publier son secret, est parvenu à tirer de l'or de l'argent par un procédé ruineux, car l'argent détruit par lui ne rend en or que le dixième ou environ de sa valeur. Agrippa, qui n'est jamais arrivé à la découverte du dissolvant universel, avait été cependant plus heureux que notre chimiste, car il avait trouvé en or une valeur équivalente à celle de l'argent employé, il n'avait donc perdu absolument que son travail, si c'est le perdre que de l'employer à la recherche des grands secrets de la nature.

Engager par l'attrait de l'or les hommes à des recherches qui les conduiraient à la philosophie absolue, tel paraît avoir été le but de la propagande de Lascaris, l'étude des livres hermétiques devant ramener nécessairement les hommes d'étude à la connaissance de la kabbale. Les initiés, en effet, pensaient au XVIIIe siècle que leur temps était venu, les uns pour fonder une hiérarchie nouvelle, les autres pour renverser toute autorité et promener sur toutes les sommités de l'ordre social le niveau égalitaire. Les sociétés secrètes envoyaient leurs éclaireurs à travers le monde pour sonder et réveiller au besoin l'opinion: après Saint-Germain et Lascaris, Mesmer; après Mesmer, Cagliostro. Mais tous n'étaient pas de la même école: Saint-Germain était l'homme des illuminés théosophes, Lascaris représentait les naturalistes attachés à la tradition d'Hermès.

Cagliostro était l'agent des templiers, aussi écrivait-il dans une circulaire adressée à tous les francs-maçons de Londres, que le temps était venu de mettre la main à l'oeuvre pour reconstruire le temple de l'Éternel. Comme les templiers, Cagliostro s'adonnait aux pratiques de la magie noire, et pratiquait la science funeste des évocations; il devinait le passé et le présent, prédisait l'avenir, faisait des cures merveilleuses et prétendait aussi faire de l'or. Il avait introduit dans la maçonnerie un nouveau rite qu'il nommait rite égyptien, et il essayait de ressusciter le culte mystérieux d'Isis. Lui-même, la tête entourée de bandelettes et coiffé comme un sphinx de Thèbes, il présidait des solennités nocturnes dans des appartements pleins d'hiéroglyphes et de flambeaux. Il avait pour prêtresses des jeunes filles qu'il appelait des colombes, et qu'il exaltait jusqu'à l'extase pour leur faire rendre des oracles au moyen de l'hydromancie, l'eau étant un excellent conducteur, un puissant réflecteur et un milieu très réfringent pour la lumière astrale, comme le prouvent les mirages de la mer et des nuages.

Cagliostro, comme on le voit, continuait Mesmer, et avait retrouvé la clef des phénomènes de médiomanie; lui-même était un médium, c'est-à-dire un homme d'une organisation nerveuse exceptionnellement impressionnable: il joignait à cela beaucoup de finesse et d'aplomb, l'exagération publique et l'imagination des femmes surtout faisaient le reste. Cagliostro eut un succès fou; on se l'arrachait, son buste était partout avec cette inscription: le divin Cagliostro. On put dès ce moment prévoir une réaction égale à cette vogue: après avoir été un dieu, Cagliostro devint un intrigant, un charlatan, un proxénète de sa femme, un scélérat enfin, auquel l'inquisition de Rome crut faire grâce en le condamnant seulement à une prison perpétuelle. Ce qui fit croire qu'il vendait sa femme, c'est que sa femme le vendit. Il fut amené et pris dans un piége, on lui fit son procès et l'on publia de ce procès ce qu'on voulut. La révolution arriva sur ces entrefaites, et tout le monde oublia Cagliostro.

Cet adepte n'est cependant pas sans importance dans l'histoire de la magie; son sceau est aussi important que celui de Salomon, et atteste son initiation aux secrets les plus relevés de la science. Ce sceau, expliqué par les lettres kabbalistiques des noms d'Acharat et d'Althotas, exprime les principaux caractères du grand arcane et du grand oeuvre. C'est un serpent percé d'une flèche, figurant la lettre aleph, א, image de l'union de l'actif et du passif, de l'esprit et de la vie, de la volonté et de la lumière. La flèche est celle de l'Apollon antique, le serpent est le Python de la fable, le dragon vert des philosophes hermétiques. La lettre aleph représente l'unité équilibrée. Ce pantacle se reproduit sous diverses formes dans les talismans de l'ancienne magie, mais tantôt le serpent est remplacé par le paon de Junon, le paon à la tête royale, à la queue multicolore, l'emblème de la lumière analysée, l'oiseau du grand oeuvre dont le plumage est tout ruisselant d'or; tantôt, au lieu du paon coloré, c'est l'agneau blanc, l'agneau ou le jeune bélier solaire traversé par la croix, comme on le voit encore dans les armoiries de la ville de Rouen. Le paon, le bélier et le serpent représentent le même signe hyéroglyphique: celui du principe passif et le sceptre de Junon, la croix et la flèche, c'est le principe actif, la volonté, l'action magique, la coagulation du dissolvant, la fixation par la projection du volatil, la pénétration de la terre par le feu. L'union des deux, c'est la balance universelle, c'est le grand arcane, c'est le grand oeuvre, c'est l'équilibre de Jakin et de Bohas.

Le trigramme L.-. P.-. D.-. qui accompagne cette figure, veut dire liberté, pouvoir, devoir, il signifie aussi lumière proportion, densité, loi, principe et droit.

Les francs-maçons ont changé l'ordre des lettres, et en l'écrivant L.-.D.-.P.-. ils en font les initiales des mots liberté de penser qu'ils inscrivent sur un pont symbolique, en y lisant pour les profanes: liberté de passer. Dans les actes du procès de Cagliostro, il est marqué que lui-même donna à ces trois lettres dans ses interrogatoires une autre signification; il les aurait traduites par cette légende: Lilia destrue pedibus, foule aux pieds les lys; et l'on peut citer à l'appui de cette version, une médaille maçonnique du XVIe ou du XVIIe siècle, où l'on voit une épée coupant une branche de lys avec ces mots sur l'exergue: Talem dabit ultio messem.

Le nom d'Acharat que prenait Cagliostro, écrit kabbalistiquement en hébreu de cette manière:

עא