«Il faut vous tenir prêts, dit le comte Joseph de Maistre, pour un événement immense dans l'ordre divin, vers lequel nous marchons avec une vitesse accélérée qui doit frapper tous les observateurs; des oracles redoutables annoncent d'ailleurs que les temps sont arrivés. Plusieurs prophéties contenues dans l'Apocalypse se rapportaient à nos temps modernes. Un écrivain est allé jusqu'à dire que l'événement avait déjà commencé, et que la nation française devait être le grand instrument de la plus grande des révolutions. Il n'y a peut-être pas un homme véritablement religieux en Europe (je parle de la classe instruite) qui n'attende dans ce moment quelque chose d'extraordinaire. Or, n'est-ce rien que ce cri général qui annonce de grandes choses? Remontez aux siècles passés, transportez-vous à la naissance du Sauveur; à cette époque, une voix haute et mystérieuse, partie des régions orientales, ne s'écriait-elle pas: «L'Orient est sur le point de triompher... Le vainqueur partira de la Judée... Un enfant divin nous est donné; il va paraître; il descend du plus haut des cieux; il ramènera l'âge d'or sur la terre.» Ces idées étaient universellement répandues, et comme elles prêtaient infiniment à la poésie, le plus grand poète latin s'en empara, et les revêtit des couleurs les plus brillantes dans son Pollion. Aujourd'hui, comme au temps de Virgile, l'univers est dans l'attente. Comment mépriserions-nous cette grande persuasion, et de quel droit condamnerions-nous les hommes qui, avertis par ces signes divins, se livrent à de saintes recherches?

«Voulez-vous une preuve de ce qui se prépare? cherchez-la dans les sciences; considérez bien la marche de la chimie, de l'astronomie même, et vous verrez où elles nous conduisent. Croiriez-vous, par exemple, que Newton nous ramène à Pythagore, et qu'incessamment il sera démontré que «les corps célestes sont mus précisément, comme le corps humain, par des intelligences qui leur sont unies» sans qu'on sache comment: c'est cependant ce qui est sur le point de se vérifier, sans qu'il y ait bientôt aucun moyen de disputer. Cette doctrine pourra sembler paradoxale sans doute, et même ridicule, parce que l'opinion environnante en impose; mais attendez que l'affinité naturelle de la religion et la science les réunissent dans la tête d'un seul homme de génie. L'apparition de cet homme ne saurait être éloignée. Alors des opinions qui nous paraissent aujourd'hui ou bizarres ou insensées seront des axiomes dont il ne sera pas permis de douter, et l'on parlera de notre stupidité actuelle comme nous parlons de la superstition du moyen âge [24]

Note 24:[ (retour) ] Joseph de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, 1821, p. 308.

Au tome dixième de ses oeuvres, page 697, saint Thomas dit cette belle parole: «Tout ce que Dieu veut est juste, mais le juste ne doit pas être nommé ainsi uniquement parce que Dieu le veut: non ex hoc dicitur justum quod Deus illud vult.» La doctrine morale de l'avenir est renfermée là tout entière; et de ce principe fécond on peut immédiatement déduire celui-ci: Non-seulement il est bien, au point de vue de la foi, de faire ce que Dieu commande, mais encore, au point de vue de la raison, il est bon et raisonnable de lui obéir. L'homme donc pourra dire: Je fais le bien non-seulement parce que Dieu le veut, mais aussi parce que je le veux. La volonté humaine sera ainsi soumise et libre en même temps; car la raison, démontrant d'une façon irrécusable la sagesse des prescriptions de la foi, agira de son propre mouvement en se réglant d'après la loi divine, dont elle deviendra en quelque sorte la sanction humaine. Alors il n'y aura plus ni superstition, ni impiété possible, on le comprend facilement d'après ce que nous venons de dire: donc, en religion et en philosophie pratique, c'est-à-dire en morale, l'autorité absolue existera et les dogmes moraux pourront seulement alors se révéler et s'établir.

Jusque-là, nous aurons la douleur et l'effroi de voir tous les jours remettre en question les principes les plus simples et les plus communs du droit et du devoir entre les hommes. Sans doute, on fera taire les blasphémateurs; mais autre chose est imposer silence, autre chose, persuader et convertir.

Tant que la haute magie a été profanée par la méchanceté des hommes, l'Église a dû la proscrire. Les faux gnostiques ont décrié le nom si pur d'abord du gnosticisme, et les sorciers ont fait tort aux enfants des mages; mais la religion, amie de la tradition et gardienne des trésors de l'antiquité ne saurait repousser plus longtemps une doctrine antérieure à la Bible, et qui accorde si parfaitement avec le respect traditionnel du passé, les espérances les plus vivantes du progrès et de l'avenir?

Le peuple s'initie par le travail et par la foi à la propriété et à la science. Il y aura toujours un peuple, comme il y aura toujours des enfants; mais quand l'aristocratie devenue savante sera une mère pour le peuple, les voies de l'émancipation seront ouvertes à tous, émancipation personnelle, successive, progressive, par laquelle tous les appelés pourront, par leurs efforts, arriver au rang des élus. C'est ce mystère d'avenir que l'initiation antique cachait sous ses ombres; c'est pour ces élus de l'avenir que sont réservés les miracles de la nature assujettis à la volonté de l'homme. Le bâton sacerdotal doit être la baguette des miracles, il l'a été du temps de Moïse et d'Hermès, et il le sera encore. Le sceptre du mage redeviendra celui du roi ou de l'empereur du monde, et celui-là sera de droit le premier parmi les hommes, qui se montrera de fait le plus fort par la science et par la vertu.

Alors la magie ne sera plus une science occulte que pour les ignorants, mais elle sera pour tous une science incontestable. Alors la révélation universelle ressoudera les uns aux autres tous les anneaux de sa chaîne d'or. L'épopée humaine sera terminée et les efforts même des Titans n'auront servi qu'à rehausser l'autel du vrai Dieu.

Alors toutes les formes qu'a successivement revêtues la pensée divine renaîtront immortelles et parfaites.

Tous les traits qu'avait esquissés l'art successif des nations se réuniront et formeront l'image complète de Dieu.