Cette vigne, maître François l'avait plantée, elle venait du clos de la Devinière et s'était acclimatée dans le petit jardin du presbytère de Meudon. Sur le mur ombragé par ses branches, le lézard tantôt courrait en glissant comme une flèche à travers les feuilles, ou dormait aux rayons tièdes, en relevant avec volupté sa petite tête de serpent; le limaçon, portant coquille au dos comme un beau petit pèlerin de Saint-Jacques, s'y promenait en traînant sa queue; les mouches bourdonnaient, les oiseaux voletaient, sans que personne songeât à les effaroucher, car tout le monde était bien venu dans le presbytère de Meudon.

Auprès de cette vigne, sous un berceau formé par des branches de lilas et des touffes de lierre, une table était dressée. Sur cette table, on voyait encore une assiette de fruits, un hanap du bon vieux temps et une grande pinte à demi pleine de cidre, car le bon curé réservait presque toujours son vin pour ses malades; puis un écritoire, des feuilles éparses et un assez gros cahier sur lequel, ont eût pu lire en belle et grande écriture:

LES AVENTURES DE PANTAGRUEL LIVRE CINQUIÈME

Un homme était assis à cette table. C'était un prêtre d'assez haute stature, au front large et grisonnant, au regard malicieux et doux, sa barbe taillée en fourche descendait entre les deux pointes de son rabat toujours blanc, mais un peu recroquevillé. Il était vêtu d'une soutane boutonnée à moitié, une barrette posée un peu de travers, se rejetait sur le derrière de sa tête et laissait à nu son grand front calme et pensif. C'était notre ami Rabelais; d'une main il tenait une plume, de l'autre il égrenait une grappe de raisin ou froissait sans y songer, quelque quartier de noix: il achevait son dessert et il écrivait une page de Pantagruel.

Autour de lui, gloussait, trottait, becquetait et caquetait tout le menu peuple de la basse-cour. Les poules venaient entre ses pieds ramasser les miettes de son pain, et alors il avait soin de ne point déranger ses pieds qu'elles ne fussent parties, de peur de les blesser ou de leur faire peur.

La porte du jardin était ouverte, et une demi-douzaine d'enfants jouaient et se traînaient sur le seuil. Un gros chien se roulait avec les plus petits qui l'embrassaient des jambes et des bras, riant à coeur joie, et mêlant les boucles de leurs têtes blondes à ses longs poils noirs et soyeux. Tous avançaient peu à peu vers la table du bon curé, sans en faire semblant et comme si un aimant les eût attirés. Mais un grave personnage, à la panse respectable et à la trogne vermeille, les tançait de l'oeil lorsqu'ils riaient trop fort ou lorsqu'ils avançaient trop près, c'était le sacristain de maître François, qui remplissait de plus, au près de sa personne, les fonctions délicates de cuisinier et de sommelier.

Maître Buinard était le gardien fidèle de son patron, et s'acquittait du soin de le faire respecter, mieux que le chien du presbytère, animal un peu paresseux et insouciant de sa nature, puis d'humeur beaucoup trop facile pour les mendiants et les marmots.

Tout à coup cependant, ce débonnaire animal (c'est le chien que nous voulons dire), se mit à dresser les oreilles et à japper de toute sa force. Dom Buinard se leva alors du banc où il était assis comme absorbé dans la contemplation de la vigne ou de maître François, car l'un étant si près de l'autre, on ne pouvait savoir au juste, ce qu'il regardait avec tant d'amour. Maître Buinard, disons-nous, se leva, menaçant le chien d'un torchon qu'il tenait à la main, et regardant curieusement vers la porte où bientôt se présenta un personnage couvert de poussière, comme un voyageur qui vient de loin. C'était un jeune homme inconnu dans le pays, et que dom Buinard ne se rappelait pas avoir jamais vu.

C'était un garçon de moyenne taille accoutré comme un écolier de Montaigu, c'est-à-dire assez pauvrement; il n'en était pas moins de belle et fière mine: peu de régularité, mais beaucoup d'énergie dans les traits, le front déjà un peu chauve, bien qu'il fût encore jeune; le regard doux et pensif, l'air d'un homme qui a été bien triste, mais qui ne l'est plus, et qui au besoin saurait encore rire comme les bienheureux du bon Homère, dominé toutefois par quelque préoccupation absorbante comme la pierre philosophale ou la réalisation de la benoîte abbaye de Thélème.

A peine ce nouveau venu eut envisagé maître François qui avait relevé la tête en le voyant entrer, qu'il courut à lui les bras ouverts avec l'impétuosité d'un coup de vent: c'est lui, enfin! je le retrouve! mon père! mon ami, mon sauveur, maître François. Eh quoi! vous ne reconnaissez pas votre ancien protégé! au fait il y a dix ans au moins que vous ne m'avez vu. Mais je vous reconnais bien moi! vous n'avez guère changé; aussi pourquoi changer lorsqu'on est bien…