—Que voulez-vous dire, fit Guilain?

—Je veux dire que l'histoire est vraie, complètement vraie, plus vraie que le reste. La jeune fille fut guérie, non pas parce que les clefs sont apéritives, mais parce qu'elles sont en fer. Or, le sang de la pauvre enfant était débile et malade parce qu'il lui manquait du fer.

—Du fer dans le sang! se récria Guilain; mais je croyais que toutes les maladies du sang se guérissaient seulement par la vertu des simples.

—Ce sont les simples qui font courir ce bruit-là, dit Rabelais. Mais la vérité est que les corps s'alimentent du moins parfait, et se guérissent par le plus parfait, en nature. Ainsi les végétaux se nourrissent de la terre, moins parfaite qu'ils ne sont, et se guérissent par les substances animales; ainsi les animaux, et surtout le plus parfait de tous, qui est l'homme, se nourrissent de végétaux, et doivent chercher leur guérison dans la nature minérale, plus parfaite et plus durable dans la série des corps formés par les influences du soleil. Fallait-il dire à ces bonnes gens que, chez leur fille, les débilités de Vénus avaient besoin de l'influence de Mars, et que chez elle la lymphe, ou l'eau mercurielle de la vie, avait besoin de la copulation du soufre lumineux, dont la chaleur se concentre surtout dans le fer? C'eût été parler en alchimiste et l'on m'eût dénoncé infailliblement comme nécromancien et sorcier.

—Vous êtes toujours mon grand maître, répondit Guilain en s'inclinant. Mais continuons mon histoire ou plutôt la vôtre. J'ai lu que vous étiez devenu l'ami du cardinal du Bellay, et que vous aviez fait avec lui le voyage de Rome. J'y suis allé, espérant vous trouver, mais vous veniez de partir, en prenant la route de Lyon. J'étais désespéré, mais je vous ai suivi toujours.

A Lyon, des bruits mystérieux se répandaient sur votre compte. Vous aviez été arrêté, disait-on, et traité en prisonnier d'État. On parlait de complot contre le roi et la reine. Cette fois vous ne me direz pas que l'histoire était vraie.

—Vraie quant à l'arrestation, dit Rabelais, fausse quant à l'histoire de l'empoisonnement. Voici le fait:

J'étais parti de Rome précipitamment par suite d'une brouillerie passagère avec le cardinal.

—Qui vous laissa partir sans argent, interrompit Buinard.

—Cela est vrai, continua Rabelais; mais les grands, lorsqu'ils honorent les petits de leur amitié, leur font aussi l'honneur de croire qu'ils n'ont jamais besoin de rien. Poursuivons. J'arrive à Lyon, et je me repose dans une hôtellerie; là, grand embarras pour payer. Je n'avais pour toute fortune que le manuscrit de la chronique gargantuine, l'ébauche de mon Gargantua.