Guilain alors prêta l'oreille, non pas aux applaudissements, mais à la cloche de la paroisse qui tintait le glas de la mort.

Cependant le presbytère était envahi: Guilain ne put refuser d'ouvrir la porte. Il dut subir les compliments des autorités de Meudon qui n'avaient pas douté un instant de ses succès à la cour. Puis deux jeunes mariés se présentèrent, ils espéraient que Guilain, pour leur porter bonheur, ne se refuserait pas de conduire la noce à l'église.

—Allons, c'est bon, mariez-vous, s'écria Guilain, j'entends là-bas geindre la cloche, on croirait que l'église est en mal d'enterrement. Dieu soit loué, ce n'est qu'un mariage, la mort y gagnera plus tard. Allons, enfants, c'est vrai, je reviens de la cour et j'ai tant de joie et de bienveillance au coeur, que je voudrais marier tout le monde. Il me semble voir cette peinture qui est à Paris, dans le charnier des Innocents; la mort est en habit de fête et conduit le bal du genre humain, dansant de toutes ses jambes noueuses et décharnées, riant des dents jusqu'aux oreilles qu'elle n'a plus. Vite des rubans et des fleurs pour le chapeau du beau ménétrier, et en avant la danse macabre. Vrai Dieu! je veux qu'on m'enterre avec mon violon, pour que je le trouve à mon réveil dans la vallée de Josaphat. Quel bal je veux mener autour des tombes du genre humain qui seront alors en mal d'enfant et qui laisseront sortir des vivant à la place des morts qu'on avait cru y renfermer! Ah! bonnes gens, vous voilà tout interdits de ce qu'en ce jour de noce je vous ai parlé de la mort: vous ne savez donc pas que l'on donne le nom de mort à la gésine de l'humanité, au grand laboratoire de la vie? La mort, c'est à proprement parler, cette fontaine de Jouvence où l'on entre vieux et caduc et d'où l'on sort tout jeune, tout frais et tout rose. Quand le genre humain dépose ses morts dans le tombeau, il se marie avec la terre, alors la bonne épouse élabore dans son sein la vie nouvelle, elle gonfle de lait ses épis, elle remplit de jus ses raisins et le tout en dansant et pirouettant sur elle-même au milieu du bal des étoiles, au son de l'harmonie des sphères, à la lueur splendide du soleil. Tenez le voilà qui brille et qui nous invite à la danse! En marche, enfants, je tiens déjà mon violon. Écoutez….

Et Guilain se mit à jouer des choses tour à tour tristes et gaies, des pleurs à faire rire et des rires à faire pleurer…. c'était sa fièvre de la nuit qui passait dans son violon. Le cortège arriva ainsi devant l'église et dut traverser le cimetière où l'on achevait de rendre les derniers devoirs à un trépassé.

Ici les chroniqueurs de notre Guilain ont étrangement altéré la vérité de son histoire. Ils ont dit que l'enterrement et le mariage s'étaient rencontrés en allant à l'église, et qu'au coup d'archet du ménétrier de Meudon, le prêtre (c'était un curé du voisinage qui remplaçait Rabelais pendant son absence), le diacre (c'était frère Jean), les enfants de choeur, les fossoyeurs, les pleureuses, tout le convoi s'était mis à danser laissant là le pauvre corps se morfondre dans sa bière, il ne leur manquait plus que de faire monter Guilain sur cette bière comme sur un tonneau afin de mieux dominer le bal. La vérité est que le mort était enterré, que le clergé était rentré dans l'église et que les gens de l'enterrement sortaient du cimetière pour retourner chez eux lorsqu'ils rencontrèrent la noce conduite par Guilain. Comme ils étaient presque tous de la connaissance des nouveaux mariés, ils se joignirent à la noce, et comme aussi, rien ne prédispose si bien à la joie que la tristesse, on remarqua que le soir ils dansèrent plus joyeusement que tous les autres. Guilain, d'ailleurs, les y encouragea par une chanson qu'on nous a conservée et que voici:

L'AMOUR ET LA MORT

La mort pourchasse le jeune âge,
Et l'amour tend le traquenard:
La mort conduit le mariage,
C'est un ménétrier camard.
L'amour assemble les colombes,
Pour doubler la part du vautour,
Mais les fleurs naissent sur les tombes,
Et la mort couronne l'amour.

Dansez donc,
Trémoussez-vous donc.
Voici le roi du rigodon.

La mort est la grande moqueuse,
Elle rit de toutes ses dents,
Et vient de la jeunesse heureuse
Compter les baisers imprudents.
Mais cette imprudence est féconde,
Malgré les menaces du sort,
Les caresses peuplent le monde
Et l'amour se rit de la mort.

Dansez donc,
Trémoussez-vous donc,
Voici le roi du rigodon.