—Je pense comme toi, frère Jean, et cesse encore une fois de me dire vous. Je veux prendre tout en risée, mais on rit quelquefois aux larmes, et je crois que je viens de pleurer.

—Oh! Lacryma Christi!… Mais, hâtons-nous, le vieux goutteux nous attend; père Macé est consigné à la porte, et, d'ailleurs, il ne viendra point. Je lui ai préparé de l'occupation au monastère et ailleurs, il aura de quoi exercer son zèle et peut-être sa patience, si Dieu lui en connaît un peu.

Laisse-moi te dire vous pour m'y habituer: tu n'es plus le frère François, vous êtes le grand docteur Rondibilis Panurgius Alcofribas, médecin du Grand Mogol et autres chats de Perse. Vous possédez surtout des recettes infaillibles pour la guérison des goutteux.

—Albaradim Gotfano deehmin brin alabo dordio falbroth ringnam abaras, dit gravement maître François.

—Arrêtez, dit frère Jean. Ne faites point venir les diables avant que nous ne soyons dans la chambre du bonhomme, car s'ils doivent entrer avec nous, il ne voudra jamais nous faire ouvrir la porte.

—Ils tardent bien à venir, disait le vieux Thomas en s'agitant dans son fauteuil. Guillaume, va donc voir s'ils viennent… non, verse-moi d'abord de cette tisane dans mon hanap… Au diable l'imbécile! elle est trop chaude, il y en a de la froide dans cette cruche; non, pas dans celle-ci, c'est l'eau de mon remède…. Allons, bon! voilà qu'il renverse tout dans la cendre! oh! le damné garde-malade!

—Pardienne! murmurait tout bas le gros Guillaume, je sommes le métayer de la Devinière, et je ne sommes ni apothicaire ni médecin!

—Que parles-tu d'apothicaire? dit le vieux goutteux qui détestait presque autant ce mot que celui de cabaretier. Je crois qu'il me dit des injures.

—Moi! je crois qu'on frappe à la porte, et ce n'est pas malheureux, tant vous devenez quinteux et difficile. C'est sans doute frère Jean qui revient. Justement le voilà qu'il entre; il avait donc la clef de la grande porte! Un grand sorcier tout noir entre avec lui, les voici qui montent. Vous n'avez plus besoin de moi, je m'en retourne soigner mes bêtes.

—Va, et que le ciel te confonde! tes bêtes ont plus d'esprit que toi. Décidément il faudra que frère Macé me trouve quelque valet intelligent; je suis trop isolé ici. On m'enferme avec ce butor, on veut me faire mourir plus vite…. Entrez, frère Jean, entrez, monsieur le médecin, et pardonnez si je ne me lève pas; vous voyez que ce coussin et ces chiffons me tiennent par la jambe.