Cependant, par les soins de frère Jean, la chambre du malade avait pris un nouvel aspect; une nappe blanche avait été étendue sur la table, des flacons brillants comme des rubis ajoutaient à l'éclat du linge la gaieté de leur reflet vermeil.

Des fleurs apportées par les enfants de Guillaume garnissaient la cheminée et les vieux bahuts. Le père Thomas demanda au médecin ce que signifiaient tous ces préparatifs.

—Il faut bien fêter, votre guérison, dit le docteur, et rajeunir un peu cet appartement dont je vais rajeunir le maître.

—Vous allez me rajeunir, dit le vieux Thomas.

—Voyez déjà, dit maître François, en décrochant et en lui présentant un assez lourd miroir qui était suspendu dans un coin de la chambre.

Le vieux Rabelais avait en effet les yeux plus brillants que de coutume, son front semblait se dérider, et le reflet des flacons posés sur la table auprès de lui semblaient enluminer ses joues.

—Faites maintenant apporter de l'eau légèrement parfumée de menthe, continua le médecin, et lavez-vous-en les mains et le visage. Dégagez votre tête et votre cou de ce bonnet et de ces linges, mettez un peu de vin sur ce mouchoir, et bassinez-vous-en les tempes et la paume des mains; aspirez l'odeur de ce flacon; n'êtes-vous pas déjà mieux? Pensez maintenant aux beaux jours de votre jeunesse: ils sont loin les gaillards! Vous souvenez-vous du temps où vous avez aimé celle qui devint madame Rabelais? Dieu la bénisse, la bonne chère âme! elle n'engendrait pas la tristesse. Vous rappelez-vous ses chansons, lorsqu'elle berçait sur ses genoux son gros joufflu d'enfant, son petit Franciot que vous aimiez tant voir, lorsqu'il prenait votre grand verre à deux mains et s'y plongeait le nez et les yeux pour humer la dernière goutte!

—Vous l'avez donc connue? dit le vieux Thomas tout étonné.

—La science fait connaître toute chose, dit gravement le médecin.

—Eh bien! vous devez savoir que le petit Franciot est devenu un mauvais sujet et un drôle que je ne reverrai jamais… et voilà ce qui me mettra bientôt en terre…. Aïe! aïe! je crois que ma goutte me reprend.