—Oh! que cela ne vous inquiète pas, lorsque je perds un jour à visiter des malades ou à pleurer, je regagne en veillant la nuit ce que j'ai perdu le jour.

—Voilà pourquoi vous êtes souffrante, chère enfant, vous usez le fil d'or des Parques sur la quenouille de Pénélope. Laissez-moi vous parler en père; je suis prêtre et j'en ai le droit; je suis médecin et vous m'avez consulté; je suis homme enfin, et vous m'avez tout ému; aussi, devant vous seule, et pour la seule fois de ma vie peut-être, je dépose le masque de plaisanterie et de risée que je me suis fait pour dérober la franchise de mon visage à la malveillance des hommes; plus tard nous nous connaîtrons peut-être mieux, et si je ne puis alors vous faire rire avec moi, je viendrai pleurer avez vous. Je vais revenir déguisé en théologien, et j'aurai bien du malheur si vous ne riez pas un peu de mon costume et de ma tournure. Je vous dirai, en cheminant avec vous vers la Devinière, pourquoi je suis forcé de faire cette mascarade. C'est pur devoir d'amour filial.

—Eh bien! donc, je vais vous attendre, dit Violette, et j'irai avec vous où vous me conduirez.

VI

LES SENTENCES D'HYPOTHADÉE

Une heure ne s'était pas écoulée que maître François ayant changé de barbe, s'étant coiffé d'un chaperon quelque peu gras et remplaçant ses lunettes par un garde-vue de taffetas, vêtu, comme Janotus de Bragmardo, d'un liripipion à l'anticque, portant sous le bras un gros et gras in-folio qui plus fort sentait, mais non mieux que roses, arriva chez Violette Deschamps et lui expliqua de son mieux le personnage d'Hypothadée, qu'il allait faire près du vieux Thomas. La confiance s'était déjà établie entre elle et lui, car les âmes au-dessus du vulgaire se comprennent dès qu'elles se rencontrent. La jeune femme expliqua à l'homme d'esprit pourquoi elle se tenait habituellement renfermée, ne parlant à personne, parce que personne ne parlait comme elle. Maître François apprit alors que le pauvre manouvrier Deschamps n'était pas né dans ces belles campagnes de la Touraine, et que son langage et ses manières vulgaires avec les profanes cachaient dans l'intimité de ses entretiens avec sa fille la plus parfaite distinction; mais qu'il l'avait toujours instruite à ne tenir aucun compte de ce qui était dans le monde, se préoccupant seulement de ce qui devait être. Violette n'en savait pas davantage, et son père avait sans doute un secret qu'il avait emporté en mourant.

—Je crois le deviner, dit maître François; c'était sans doute un de ces hommes que l'esprit d'avenir tourmente, et qui ont peur d'eux-mêmes. Mais pourquoi, lui qui savait si bien prendre l'apparence des idées communes, ne vous apprenait-il pas à vivre au milieu de ce monde?

—Il le voulait, dit Violette, mais j'aimais mieux les idées de mon père; et puis il ne croyait sans doute pas mourir si tôt.

—Pauvre digne homme! murmura maître François, livré aux angoisses de la pensée et aux fatigues du travail, il ne devait pas compter sur la durée de sa chandelle; il la brûlait par les deux bouts.

Chemin faisant pour la métairie de la Devinière, maître François aussi se confiait à Violette, et lui parlait de ses projets pour l'avenir. Il n'avait qu'un but, la liberté de sa conscience; qu'un espoir, l'indépendance de sa pensée. Il espérait parvenir, à force d'adresse, à l'impunité de l'intelligence et du talent. Violette était vivement émue et pressait doucement son enfant contre sa poitrine; car on peut bien avoir supposé déjà que le marmot n'avait pas été laissé seul dans la cabane.