—Frère Jean, mon ami, disait le vieux Thomas, maître Hypothadée, mon père spirituel, voyez ici mon gros livre d'heures, apportez-le-moi, fermez bien la porte, restez près de moi, et récitons ensemble alternativement les Psaumes de la pénitence.
—Pénitence! dit frère Jean; il sera temps de la faire quand le piot nous manquera l'année prochaine. Vive Dieu! le beau clos de la Devinière! La vigne qui alimente la Cave peinte, le meilleur vin de la Touraine! les diables ne le ravageront pas impunément; je le jure par les houzeaux de saint Benoìt! Maître Hypothadée, restez ici pour rassurer maître Thomas; mettez-vous seulement à la fenêtre et regardez-moi faire, vous allez voir comme j'entends les exorcismes.
Ce disant, il met son froc en bandoulière, empoigne son bâton de la croix qui était en coeur de cormier, se précipite hors de la chambre, et presque au même instant on le voit tomber dans le clos comme la foudre. Les diables qui poursuivaient frère Macé étaient tout caparaçonnés de peaux de loup, de veaux et de béliers, passementées d'os de mouton, de têtes de chiens, de ferrailles, de chaînes et d'ustensiles de cuisine; ils étaient ceints de grosses courroies auxquelles pendaient de grosses cymballes de vaches et des sonnettes de mulets, ils tenaient en main et agitaient en l'air de longs bâtons noirs pleins de fusées; d'autres portaient de longs tisons allumés sur lesquels ils jetaient de temps en temps de pleines poignées de souffre et de résine en poudre. C'étaient les gens du seigneur de Basché qui, à l'instigation de leur maître, faisaient cette momerie, et étaient venus attendre le moine sur la route de Seuillé, près du clos de la Devinière, dans lequel le frère Macé cherchait vainement un refuge. Ils étaient donc là piétinant la vigne, cassant les bourgeons, renversant les ceps, enfumant et faisant jaunir le pampre, lorsque frère Jean, plus formidable que Samson armé de la mâchoire d'âne, se rua sur eux sans dire gare, et frappant à tort à travers, lourd comme plomb et dru comme grêle, envoya les premiers qu'il rencontra la tête en bas et les pieds pardessus la tête, ratisser les cailloux avec leurs dos. Frère Pelosse plus mort que vif était tombé la face contre terre et n'osait plus lever la tête, frère Jean des Entommures enjamba bravement par-dessus lui et donna avec une nouvelle furie sur les malheureux diableteaux, qui commençaient à lâcher pied et à regarder du côté de la porto. Le bâton de la croix tournoyant en l'air comme l'aile d'un moulin, semblait frapper partout à la fois, de ci, de là, d'estoc, de taille, sur les têtes, sur les bras, sur les jambes, sur les bedaines rembourrées de filasse, sur les griffes qui portaient les torches et les brandons, faisant voler le bois en éclats et le feu en nuages d'étincelles; aux uns il accrochait en passant leur nez postiche et découvrait le visage camus d'un pleutre, aux autres ils abattait les cornes, et enlevant leur perruque de crin, il mettait à nu le crâne chauve d'un cuisinier dont la femme avait des amants. Les sonnettes tintaient sec sous les horions, comme des armures à l'assaut lorsqu'il pleut des bûches et des pierres; l'un s'enfuyant en tenant à deux mains sa tête; l'autre sautillant sur une jambe et faisant piteuse grimace, s'en allait criant son genou; l'autre s'esquivait à quatre pattes et recevait du pied du frère Jean un argument à posteriori; un autre qui voulait monter sur un arbre, se croyait embroché par le terrible bâton, qui l'atteignait au défaut de son haut de chausses; c'était une déroute générale! Jamais diables ne furent si bien rossés.
Le champ de bataille, était jonché de masques, de tisons éteints, de torches brisées, de cornes fracassées; les fuyards jetaient bas leurs peaux de bêtes pour courir plus vite, plusieurs saignaient du nez et se barbouillaient toute la figure en voulant s'essuyer; quelques poignets furent foulés, quelques os meurtris, quelques cervelles étonnées; il n'est point de victoire sans carnage, quand c'est la force qui triomphe! frère Jean avait vraiment l'air d'un Alcide. Rouge et le front ruisselant d'une noble sueur, les yeux étincelants d'éclairs, la bouche superbe et souriante de dédain, il respectait la vigne souffrante dans les plus grands efforts de sa colère, et sachant diriger ses coups pour ne pas atteindre la jeune anche à demi brisée. On assure qu'il fut moins attentif pour le dos de frère Pelosse, et qu'en le protégeant de trop près, il laissa quelquefois son bâton lui fleurer les côtes: le pauvre Macé, qui mourut huit jours après des suites de son saisissement, n'a jamais parlé de cette circonstance et se trouva alors trop heureux d'être délivré, pour chicaner ainsi sur les excès de zèle du moine et sur les anicroches du bâton libérateur.
Voici maintenant, si vous voulez le savoir, comment était survenue cette algarade.
Le seigneur de Basché était un viveur, une espèce de comte Ory, qui conservait les traditions de Villon, et faisait refleurir les compagnons de la franche lipée. Grand dépensier, il mangeait comme Panurge son blé en herbe, et ne payant jamais ses dettes, il avait souvent maille à partir avec les chicaneaux. Ceux qui voudront savoir comment il les traitait n'ont qu'à relire attentivement les chapitres 13, 14 et 15 du quatrième livre de Pantagruel. Il vivait aussi assez mal avec les moines de Seuillé, avec lesquels il avait procès, mais s'il en était un qu'il détestât par-dessus tous, c'était sans contredit ce malencontreux frère Macé. On peut juger de son étonnement et en même temps de sa maligne joie lorsque ce moine, trompé par un faux message de frère Jean, arriva au château de Basché, et dit qu'il venait pour entendre la confession du seigneur. Les valets voulurent d'abord le chasser en lui riant au nez, mais le sieur de Basché ouvrit lui-même sa porte, et fit entrer le moine dans son cabinet; puis, sous prétexte d'aller se préparer dans l'oratoire, il vint réunir ses gens dans la cour, leur dit de se déguiser en diable et d'aller attendre le moine près du clos de la Devinière; rentrant, ensuite près du frère Macé, il s'excusa de se confesser, alléguant que les diables le tourmentaient et chassaient de sa mémoire le souvenir de ses péchés.
—Si vous vouliez vous dévouer à ma place et répondre pour moi aux mauvais esprits, ils trouveraient à qui parler, et ils seraient obligés de s'enfuir dans la mer Morte. Car jamais n'oseraient-ils assaillir un si saint personnage!
—Frère Macé, flatté dans son amour-propre de saint homme, s'engagea un peu inconsidérément; le seigneur de Basché alors le remercia, le festoya, ordonna qu'on le fit manger et boire, et dans ses aliments fit mêler des poudres capables d'exagérer les effets naturels de la peur qu'il avait préparée au pauvre frocard, puis il le renvoya très-satisfait, et ne s'attendant à rien moins qu'à ce qu'il devait rencontrer.
Tandis que frère Jean abattait ainsi les puissances de l'enfer, le vieux goutteux, tout tremblant, disait aux faux docteur Hypothadée:
—Donnez-moi l'absolution, notre maître, ils vont venir chercher ma pauvre âme! Oh! que ne prennent-ils plutôt celle de frère Macé! Mon pauvre clos! mes belles vignes! je me repens, confiteor! j'ai mal fait de donner mon bien h ces moines. Voyez quelle compagnie ils amèneront dans mon clos, et pour qui sera la vendange! Approchez-vous, ma belle, protégez-moi, avec votre petit enfant innocent! Maître Hypothadée, sauvez-nous! je refais mon testament en votre faveur, si vous exorcisez ces diables, je ne veux faire tort à personne: Convertissez mon coquin de neveu, et je lui donnerai la part, seulement, pour Dieu, délivrez-nous.