—Tu as dit… Vous avez dit cela, mademoiselle Violette? Oh! tenez, croyez-moi si vous voulez, je suis mauvais sujet, c'est possible; mais je n'ai pas un mauvais coeur!… Pourquoi ne voulez-vous pas vous appeler Mme Rabelais? vous savez bien comme le monde est bête. Si ce n'est pas pour moi, faites cela du moins pour vous. Je vous laisserai tranquille tant que vous voudrez, et je n'entrerai même jamais chez vous si vous ne me le permettez pas… Tenez, voyez-vous… bon… voilà maintenant que les larmes me viennent aux yeux… je suis donc bête aussi, moi? Eh bien, tant pis: j'ai le temps d'être un chenapan, je veux être honnête aujourd'hui… Voyez-vous, il faut que je vous le dise… j'avais d'abord des idées intéressées en vous parlant de mariage; car vraiment je suis un cuistre et je n'ai jamais su ce que vous valiez… Eh bien! tenez aujourd'hui, Violette, rien que de vous voir si douce et si belle, avec ce pauvre chérubin qui devait m'appeler son père… cela me bouleverse tout le coeur… Faites de moi ce que vous voudrez, Violette, et que mon oncle vous donne tout; vous en méritez encore davantage! si vous voulez mon nom, je vous le donnerai; mais vous serez libre de me jeter à la porte comme un chien crotté, si je ne répare pas par ma conduite tous mes torts envers vous… Violette, votre main seulement en signe de pardon, et qu'il me soit permis d'être père au moins une fois et d'embrasser notre cher enfant.

Violette pleurait et regardait maître François.

—Acceptez du moins sa promesse, dit en souriant l'ex-médecin
Rondibilis, et donnez-lui un peu de temps pour se corriger. Puisque vous
êtes meilleure que lui, c'est vous qui lui devez de l'indulgence: le bon
Dieu nous attend bien, lui: pourquoi n'attendriez-vous pas Jérôme?

—Eh bien, c'est cela, dit le vieux Thomas, corrige-toi, mon garçon, et nous verrons plus tard. Mme Violette n'a pas besoin de toi, d'ailleurs, pour donner un nom à son poupon: il s'appelle François-Thomas Rabelais, entends-tu? et si tu n'es pas digne de lui servir de père, c'est moi qui veux être le sien. Tâche de bien faire à la Lamproie, surveille un peu plus ta pharmacie; mais sache bien que tout cela appartient à Mme Violette, qui t'y donnera part si tu deviens sage. Fais en sorte, enfin, qu'elle puisse encore t'aimer. Car pour lui donner un mari en peinture, merci pour elle, mon gros; le mariage donne toujours des droits, et plutôt que de la fiancer à un coureur et à un ivrogne, je l'épouserais plutôt moi-même.

—Vivat, le père Thomas! dit le frère Jean. Nous danserons tous à la noce.

—Je crois, en vérité, que j'y danserai aussi, dit le père Rabelais, tant je suis regaillardi en me retrouvant en famille. Oh! mes vauriens d'enfants! Mon Franciot! ma belle petite Violette, que j'aimerais tant depuis longtemps, si je l'avais connue plus tôt! et toi mon poupon nouveau-né! Vous voilà tous vermeils, bien portants et le sourire sur les lèvres; comment serais-je encore malade? Nous n'allons plus nous quitter, n'est-ce pas? C'est pourtant ce pauvre François qui nous a tous rendus heureux! Et moi qui écoutais les rapports de ces faux moines de la Basmette! Voyez comme il a grandi, le vaurien; et comme il a l'air malin! Il me ressemble un peu, n'est-ce pas, mais il ressemble davantage à sa mère. Savez-vous qu'il est médecin comme saint Thomas, et théologien comme Hypocrate… Non… si fait… Je ne sais plus ce que je dis et j'embrouille tout, tant que je suis joyeux! Embrasse-moi encore mon grand enfant.

Ça, que ferons-nous pour lui? Hélas! on ne peut ni le marier ni le doter; mais puisqu'il n'est plus au couvent, on peut lui donner quelque chose.

—J'y compte bien, dit maître François: donnez-moi tous votre amitié. Quant à rester ici, ce n'est point possible; je suis connu dans le pays, non pas de figure, mais de nom, les moines pourraient m'y poursuivre. D'ailleurs je suis médecin sans avoir pris mes degrés, et je ne veux pas qu'un âne approuvé par quelque faculté peu difficile vienne me traiter de charlatan. Je pars demain pour Montpellier, où j'espère que je ferai honneur à ma famille et à mon nom. Si vous voulez me prouver votre bon vouloir, accordez-moi seulement à perpétuité une petite place à la Cave peinte et ici, à la Devinière; mais conservez-moi toujours une bouteille du meilleur et du plus frais.

—Nous n'y manquerons point, dit Jérôme; et je veux que la bouteille soit faite exprès et demeure toujours exposée comme une relique au plus noble endroit de la cave. Je la ferai garnir de ciselures et de peintures; elle sera célèbre dans tout Chinon, et, avant qu'il soit quelques années, je veux qu'elle fasse des miracles.

—Elle en fera, dit frère Jean; elle réconciliera les parents divisés d'intérêt, elle rajeunira les vieillards, gaudira et regaillardira l'humeur des goutteux, rapprochera les amoureux, voire même en viendra-t-elle peut-être jusqu'à ressusciter les morts! Elle consolera les veufs et sera la femme des célibataires; mais c'est le clos du père Thomas qui fournira la dot.