Aussi bien que le ruisseau de la vallée et les grands fleuves de la plaine, le petit ravin a ses bords ombragés d'arbres. Le tremble s'élève à côté du hêtre et du charme; les feuilles si finement découpées du frêne se montrent entre deux larges ormeaux au branchage étalé; le tronc blanc du bouleau resplendit à côté de la rugueuse et sombre écorce du chêne. Vers le haut de la pente, là où le ravin n'est plus guère qu'un plissement du sol, des pins à l'air grave, au feuillage presque noir, se sont assemblés comme pour un concile. Autour d'eux, la terre sans végétation a disparu sous une couche épaisse d'aiguilles couleur de rouille, tandis que non loin de là, un joyeux mélèze, à la claire verdure, ne jaillit que par la cime, fièrement drapée de clématite, hors d'un fourré d'arbustes et de broussailles. A cause de l'extrême variété des conditions du sol, l'étroit rideau est bien plus riche en espèces diverses d'arbres que des forêts entières recouvrant de vastes territoires. D'ailleurs, en maint endroit, les troncs sont tellement rapprochés que d'une berge à l'autre, on ne voit pas se glisser un seul rayon de lumière; du fond des gouffres, les arbres s'élancent comme les colonnes pressées d'un édifice, puis au niveau des berges, les branches s'étalent largement, enveloppent de leur verdure les troncs qui croissent sur la berge et vont avidement chercher leur nourriture d'air libre au-dessus des champs labourés.
SOUS CES VOUTES D'OMBRE. (PAGE 97)
Sous ces voûtes d'ombre, dans les profondeurs du ravin, la température est toujours fraîche, même au plus fort de l'été; les rameaux entre-croisés empêchent l'atmosphère humide de s'échapper dans l'espace et, grâce à la moite vapeur, les fougères aux grandes feuilles retombantes, les champignons groupés fraternellement en petites assemblées croissent et prospèrent sur toutes les berges. L'air est tellement pénétré d'humidité qu'il suffit de fermer les yeux pour se croire au bord d'un ruisseau glissant silencieusement dans son lit. D'ailleurs, l'eau est en effet bien là; c'est en apparence seulement qu'elle a disparu. Les mousses qui tapissent le fond du ravin et recouvrent les racines des arbres se sont gonflées de liquide pendant la dernière inondation: dilatées comme des éponges, elles gardent longtemps cette humidité nourricière, puis, à la moindre pluie, elles se remplissent de nouveau en absorbant avidement les gouttelettes tombées. Ainsi de mousse en mousse et de plante en plante, dans la multitude infinie des cellules organiques, se retrouve encore le flot continu du ruisseau, de l'origine à l'issue du ravin. Sans doute on ne le voit pas, on ne l'entend point murmurer, mais on le devine et l'on jouit de la douce fraîcheur qu'il répand dans l'atmosphère.
Chose admirable et qui m'enchante toujours! ce ruisselet est pauvre et intermittent; mais son action géologique n'en est pas moins grande; elle est d'autant plus puissante relativement que l'eau coule en plus faible quantité. C'est le mince filet liquide qui a creusé l'énorme fosse, qui s'est ouvert ces entailles profondes à travers l'argile et la roche dure, qui a sculpté les degrés de ces cascatelles, et, par l'éboulement des terres, a formé ces larges cirques dans les berges. C'est aussi lui qui entretient cette riche végétation de mousses, d'herbes, d'arbustes et de grands arbres. Est-il un Mississipi, un fleuve des Amazones qui proportionnellement à sa masse d'eau, accomplisse à la surface de la terre la millième partie de ce travail? Si les rivières puissantes étaient les égales en force du ruisselet temporaire, elles raseraient des chaînes de montagnes, se creuseraient des abîmes de plusieurs milliers de mètres de profondeur, nourriraient des forêts dont les cimes iraient se balancer jusque dans les couches supérieures de l'air. C'est précisément dans ses plus petites retraites que la nature montre le mieux sa grandeur. Étendu sur un tapis de mousse, entre deux racines qui me servent d'appui, je contemple avec admiration ces hautes berges, ces défilés, ces cirques, ces gradins et la sombre voûte de feuillage qui me racontent avec tant d'éloquence l'œuvre grandiose de la goutte d'eau.
CHAPITRE VII
LES FONTAINES DE LA VALLÉE
A tous les ruisselets visibles et invisibles qui descendent de ravins et de vallées vers le ruisseau principal, s'ajoutent encore par dizaines et par centaines de petites sources et des veines d'eau, toutes différentes les unes des autres par l'aspect et le paysage de pierres, de ronces, d'arbustes ou d'arbres qui les entoure, différentes aussi par le volume de leurs eaux et par l'oscillation de leur niveau suivant les météores et les saisons. Quelques-unes d'entre elles n'ont même qu'une existence temporaire; après avoir coulé pendant un certain nombre d'heures, elles tarissent tout à coup; la cascatelle qui s'en épanche cesse de murmurer, les parois de leur bassin se dessèchent, les herbes qu'elles humectent se penchent et languissent. Puis, après des minutes ou des heures, on entend un murmure souterrain, et voici l'eau qui s'élance de nouveau de sa prison de pierre, pour rendre la vie aux racines et aux fleurs; de son murmure argentin, elle annonce joyeusement sa résurrection aux insectes tapis sous le gazon, à tout un monde d'infiniment petits attendant son réveil pour se réveiller eux-mêmes. Les physiciens nous expliquent la cause de ces intermittences; ils nous disent comment l'eau s'écoule et s'arrête alternativement dans les cavités souterraines disposées en forme de siphon. Tout cela est joli, mais à ces jeux de la nature, à ces fontaines qui se montrent et se cachent tour à tour, nous préférons la source qui ne nous trompe point, dont nous entendons toujours le gai babil, et dans laquelle, à toute heure, nous pouvons voir se refléter la lumière tremblotante. Plus charmante aussi m'apparaît la fontaine, la plus discrète de toutes, qui jaillit au fond même du ruisseau et que reconnaît seulement l'observateur studieux de la nature. Au milieu de l'eau transparente, on ne saurait distinguer la colonne liquide de la source qui s'élève, mais elle ne s'en révèle pas moins par les ondulations des herbes que caresse son onde ascendante, par les bulles d'air qui s'échappent du sable et viennent éclater à la surface, par les bouillonnements silencieux qui se produisent sur la nappe de l'eau et se propagent au loin en rides graduellement affaiblies.
Inégales par le volume et par le paysage qui les environne, les fontaines ont aussi la plus grande diversité dans leur teneur en substances minérales, car toute pure que l'eau de la source paraisse à nos regards, elle n'est pas seulement, comme nous l'enseigne la chimie, une combinaison de deux corps simples, l'hydrogène, qui forme, dit-on, les immenses tourbillons des nébuleuses lointaines, et l'oxygène, qui pour tous les êtres est le grand aliment de la vie, elle contient aussi d'autres substances, soit roulant dans son lit à l'état de sable ou de poussière, soit dissoutes dans la masse liquide et transparentes comme elle.
Parmi les fontaines tributaires du ruisseau, il en est même une, jaillissant de roches dures, qui renferme des paillettes d'or dans ses alluvions. Si elle en contenait de grandes quantités comme certaines sources de la Californie, de la Colombie, du Brésil, de l'Oural, immédiatement une foule d'hommes avides se précipiteraient vers la bienheureuse fontaine, tous les sables qu'elle a déposés sur les berges de son bassin seraient passés au tamis, la roche même serait attaquée au pic et à la pioche et portée débris à débris sous les marteaux de l'usine; bientôt les cabanes d'un village, peuplées de mineurs, remplaceraient les grands arbres et les prairies du vallon. Peut-être le pays, en devenant plus riche, plus populeux et plus prospère, deviendrait-il aussi à la longue plus instruit et plus heureux; toutefois, c'est avec un sentiment de joie que nous nous promenons sur les bords inviolés de notre Pactole inconnu de la foule et que nous y retrouvons la solitude et le silence, comme aux premiers jours où nous y avons vu briller la parcelle d'or. Dans les environs, il n'existe heureusement qu'un seul chercheur de pépites, vieux géologue qui montre avec orgueil quelques grains brillants contenus dans une boîte en carton: c'est là tout le fruit de ses longues recherches.
Une autre source, voisine du petit Eldorado, est bien autrement prodigue en paillettes éclatantes. C'est une eau qui s'échappe de roches micacées et qui en apporte les débris à la lumière. Les paillettes, que le courant fait rouler sur le fond, tourbillonnent un instant sur elles-mêmes, puis se déposent à plat sur d'autres lamelles, de sorte qu'on en voit toujours luire le reflet sous l'eau frissonnante. Les enfants du voisinage aiment dans leurs jeux à venir puiser à pleines mains de ce sable brillant; ils entassent par monceaux les paillettes d'or et les paillettes d'argent. Heureusement ils savent, pauvres enfants, que la masse reluisante n'est or ou argent qu'en apparence; autrement, ils commenceraient peut-être au bord de la fontaine paisible cette dure bataille de la vie que plus tard, devenus hommes faits, ils auront à se livrer les uns aux autres pour s'arracher, sous forme de monnaie, le pain de chaque jour.