Et moi aussi, tranquille contemplateur du ruisseau et de ses merveilles, je puis varier à l'infini l'aspect de la surface liquide en laissant ma main tremper dans le flot. Je la promène au hasard et chacun de ses mouvements modifie les ondulations de la nappe changeante. Les rides, les remous, les bouillonnements se déplacent; tout le régime du cours d'eau varie à ma volonté suivant la position de mon bras, et ces vaguelettes qui se forment sous mes yeux, je les vois se reployer vers le courant, se mêler à d'autres ondulations, et de plus en plus affaiblies, mais toujours reconnaissables, se propager jusqu'au tournant du ruisseau. La vue de toutes ces rides obéissantes à l'impulsion de ma main réveille en moi une sorte de joie tranquille mêlée à je ne sais quelle mélancolie. Les petites ondulations que je provoque à la surface de l'eau se propagent au loin, et de vague en vague, jusque dans l'espace indistinct. De même toute pensée vigoureuse, toute parole ferme, tout effort dans le grand combat de la justice et de la liberté se répercutent, souvent à l'insu de nous-mêmes, d'homme en homme, de peuple en peuple et pendant la longue suite des âges jusqu'au plus lointain avenir. Mais si je me place à un autre point de vue et que j'envisage de haut la succession des choses, alors l'histoire de l'humanité tout entière n'est plus, suivant l'expression de Helmholz, qu'une ride presque imperceptible sur la mer sans bornes des temps.
CHAPITRE X
L'INONDATION
Pendant de longues heures de promenade nous suivons du regard le fil du courant, et bien rarement la surface du ruisseau change à nos yeux. C'est toujours aux mêmes endroits, semble-t-il, que les feuilles en dérive entrent dans le remous et plongent en tournoyant; c'est aux mêmes endroits que l'eau s'étale en nappes, se plie en ondulations, se redresse en vagues, se précipite en rapides; c'est à la même hauteur, on le croirait du moins, que trempent les racines des vergnes et que la fleur du myosotis baigne dans l'eau transparente.
Pourtant la masse d'eau change sans cesse, et en même temps changent aussi la place des tourbillons, la forme des nappes et des ondulations, la hauteur des cascatelles, l'immersion des plantes et des racines d'arbres. Il serait facile d'apercevoir toutes ces petites variations du flot si au lieu de mesurer l'eau d'un regard distrait, on en constatait la hauteur au moyen d'instruments de précision. D'ailleurs, si les oscillations du ruisseau sont très-faibles pendant les beaux jours, alors qu'on aime à se promener au bord de l'eau courante, elles sont au contraire fortes et soudaines après les brusques changements de température et les grandes averses. Que malgré la pluie, le vent et l'orage, on ne craigne pas de s'installer sur la rive, à l'abri précaire qu'offre le tronc d'un saule creusé par le temps, et l'on verra combien le ruisseau peut se gonfler avec rapidité, comment il double la vitesse de son courant, emplit son lit jusqu'aux bords et dépasse les berges pour se déverser sur les champs en culture.
Dans les gorges des montagnes, les crues et les inondations sont encore bien autrement soudaines. Là, les pluies que laissent tomber les nuages en se déchirant aux arêtes des rochers glissent aussitôt sur les déclivités; de tous les couloirs, de tous les ravins, accourent les filets d'eau et les torrents, pour se réunir en masse énorme dans les grands cirques ouverts à l'origine de presque toutes les vallées. A l'eau de pluie ou même aux amas de neige à demi fondue que la tiède averse a détachée des pentes, se mêlent les débris fangeux, les pierrailles, les quartiers de roche tombés des flancs de la montagne; dans le lit où d'ordinaire un petit torrent d'eau pure bondit en cascatelles argentines coule maintenant avec fracas une sorte de bouillie, à demi liquide, à demi solide, qui est en même temps un déluge et un écroulement. Ce sont là les phénomènes qui, dans la série des temps, abaissent peu à peu les montagnes et les étendent en alluvions horizontales sur les plaines et sur le fond des mers. Ces fontaines des torrents finissent par avoir raison des plus hautes cimes; elles renverseront les Andes et l'Himalaya; comme elles ont déjà renversé des crêtes non moins élevées, que les géologues nous disent avoir existé jadis.
Je me rappelle encore la terreur d'une nuit passée au bord de la Chirua, petit torrent de la Sierra Nevada, dans les États-Unis de Colombie. La journée avait été fort belle; seulement un orage avait éclaté à quelques lieues de là dans les gorges supérieures de la montagne, et cet orage même avait contribué à la beauté de la soirée: le soleil s'était couché dans sa gloire et la splendeur de l'horizon empourpré avait été rehaussée par l'étrange contraste de ces nuages sombres aux reflets cuivreux, qui nous cachaient les cimes de quelques montagnes et d'où l'on entendait sortir un roulement continu. Du reste, à la tombée de la nuit, la violence de l'orage était brisée, le tonnerre se tut, les derniers éclairs s'éteignirent, et bientôt la lune, apparaissant au-dessus de la crête lointaine, sembla disperser dans le ciel les lambeaux de nuées, de même qu'un navire écarte de sa proue les îlots d'algues flottantes.
Plein de confiance, et fatigué par une longue course, je ne perdis point mon temps à chercher un gîte. La plage de sable fin brillait aux rayons de la lune et je voyais sans peine qu'elle m'offrirait une couche agréable, plus douce et moins humide que l'herbe de la forêt; en outre j'étais sûr de ne pas mettre dans les ténèbres la main sur un serpent endormi, et contre tout autre animal, j'avais l'avantage de me trouver dans un espace libre d'où je pouvais, à la moindre alerte, discerner mon ennemi. Je me débarrassai de mon havresac pour en faire un coussin, je débouclai ma ceinture, et la main sur mon couteau, je m'assoupis. Heureusement, les moustiques ne cessèrent de troubler mon repos; tout en dormant d'un sommeil indécis, je laissais mon oreille encore vaguement ouverte aux bruits du dehors; j'entendais la fanfare triomphante des moustiques et les glapissements des singes hurleurs. Mais voici qu'à ce triste concert se mêle tout à coup un murmure grandissant comme celui d'une foule lointaine: ce sont des sanglots, des gémissements, des cris de désespoir. Mon rêve devient de plus en plus inquiet et se change en cauchemar; je me réveille en sursaut. Il était temps: mes yeux, écarquillés par la terreur, aperçurent en amont une sorte de muraille mobile précédée d'une masse écumeuse et s'avançant vers moi avec la vitesse d'un cheval au galop. C'est de ce mur d'eau, de boue et de pierres que s'échappait le fracas, terrible maintenant, qui m'avait réveillé. Je ramassai mon bagage à la hâte, et en quelques bonds j'eus gravi la berge du torrent. Lorsque je me retournai, la débâcle recouvrait déjà l'endroit où je venais de dormir. Les vagues heurtées et tourbillonnantes passaient en sifflant; des blocs de rochers, poussés par les eaux, se déplaçaient lentement comme des monstres réveillés de leur sommeil et s'entre-choquaient avec un bruit sourd; des arbres déracinés se redressaient hors de l'eau, plongeaient lourdement et se brisaient entre les pierres roulées; les berges tremblaient incessamment sous le choc des énormes projectiles que lançaient contre elles les eaux en fureur.
Pendant toute la nuit, la Chirua continua de mugir, mais le fracas s'amoindrit peu à peu; l'eau, noire de débris, devint plus claire, les lourds rochers que poussait le flot, s'arrêtèrent au milieu du courant. Lorsque les rayons du soleil répandirent à la surface du torrent leurs premières traînées d'étincelles, il me sembla que l'eau avait assez décru pour me permettre d'en tenter le passage et de continuer ma route: ayant noué mes habits en une sorte de turban que j'enroulai autour de ma tête, je me hasardai dans le flot, mais ce n'est point sans danger que j'atteignis enfin l'autre bord. Le flot rapide faisait trembler mes jambes et fléchir mes genoux, des rocs pointus me déchiraient les pieds, de grosses pierres venaient me heurter, le courant me poussait vers les rapides. Quand j'arrivai enfin sain et sauf sur l'autre rive, je regrettai de n'avoir pas eu la bonne idée du paysan autrichien, attendant naïvement sur le bord du Danube que le fleuve eût cessé de couler: quelques heures après mon passage, la Chirua n'était plus qu'un filet d'eau serpentant au milieu des pierres, et de bloc en bloc j'aurais pu la franchir en quelques sauts.
Heureusement ces crues soudaines que l'on devrait nommer des avalanches d'eau, changent d'allure à la base des montagnes. Dans la plaine, où la déclivité du sol est relativement faible et même tout à fait inappréciable au regard, la masse liquide du ruisseau perd de sa force d'impulsion et cesse de pousser devant elle les débris écroulés des escarpements: les blocs de rochers s'arrêtent les premiers, puis les grosses pierres et les cailloux; à la fin, le torrent devenu ruisseau, ne fait plus rouler que le gravier sur le fond du lit et ne porte en suspension que le sable fin et l'argile ténue. La fureur du déluge se calme, surtout après qu'il s'est mêlé à d'autres cours d'eau venus de régions distantes où les pluies ne sont point tombées, du moins à la même heure. Toutefois, en perdant de sa vitesse, le flot, sans cesse accru par les nouveaux apports qui lui viennent des gorges supérieures, doit nécessairement s'accumuler en masses plus considérables; il gagne en largeur et en hauteur, il déborde de son lit trop étroit, et s'épanche latéralement par-dessus les rivages; parfois, il transforme les campagnes riveraines en un véritable lac, où les eaux apportées par la crue se clarifient peu à peu en laissant tomber leurs alluvions. Pendant plus ou moins longtemps, la nappe jaune ou rougeâtre du lac remplace la verdure des prairies, jusqu'à ce qu'enfin la couche liquide ait pénétré dans le sol, ait été changée en vapeur, ou bien soit rentrée, après la crue, dans le lit du ruisseau.
Durant l'inondation, le petit cours d'eau, oubliant ses habitudes pacifiques, se met à ravager et à détruire. Il emporte ses ponts, recreuse son lit, déplace ses remous et ses rapides, nivelle ses cascades, rase les parties de la berge qui s'opposent à sa marche, évide des grottes profondes à la base des falaises. Les herbes du fond sont arrachées, emportées en longs amas, et s'arrêtent aux rameaux des arbres; plus tard on les retrouve enroulées à cinq et six mètres du sol, ou suspendues à l'extrémité des branches comme les nids de certains oiseaux d'Amérique. Les trous, les terriers des rives s'emplissent d'eau ou bien s'effondrent sous la pression du courant; les animaux, qui s'enfuient à l'aventure, se noient ou sont dévorés par les oiseaux de proie et les bêtes de la forêt; les cultures de l'homme sont dévastées et couvertes de fange. Pour le «dur laboureur,» qui a concentré tout son amour sur la semence germant dans le sol et sur la tige verte frémissant au soleil, l'inondation, si belle, si majestueuse aux yeux de l'artiste, est le spectacle le plus terrible qu'il soit forcé de contempler.