«Vous êtes le célèbre X…, sans doute?
—Pour vous servir, et c'est au fameux Y…, n'est-ce pas, que j'ai l'honneur de répondre?»
Grandville, caricaturiste souvent trop ingénieux, s'était imaginé de figurer les pensées intimes d'un pêcheur à la ligne, en montrant le pauvre homme avec la boîte osseuse ouverte et divisée en compartiments, suivant le système de Gall. Dans chacun des casiers cérébraux se tramait un crime affreux. Le pêcheur inoffensif, au visage si pur et plein de candeur, n'en songeait pas moins à perpétrer toutes les atrocités possibles. Sous la bosse de «l'acquisivité,» il forçait une serrure et volait des piles d'écus; sous la protubérance de la «sécrétivité,» il écrivait un faux; dans la case de la «combativité,» il assassinait un vieillard; dans un autre recoin du crâne, il enlevait la femme de son ami; que sais-je encore? Toutes les monstruosités imaginables se rêvaient dans ce cerveau. Certainement, l'artiste calomniait le pêcheur à la ligne, en lui prêtant ces hallucinations criminelles; tant qu'il a l'œil fixé et le bras raidi au-dessus de l'eau, l'honnête homme n'a point conscience des images fugitives, bonnes ou mauvaises, qui flottent dans sa cervelle; il est fasciné par les vaguelettes qui brillent, par les fossettes qui se creusent, par l'eau qui lui sourit et le poisson qu'il attend.
C'est peut-être à cause de cette étrange fascination exercée sur le pêcheur par les eaux libres du ruisseau que l'art de la pisciculture a fait si peu de progrès depuis les temps anciens. Des hommes par millions cherchent à surprendre le poisson sauvage qui se joue dans le flot; bien peu nombreux, relativement, sont ceux qui cherchent à élever leur proie en captivité, pour la saisir et la dévorer au moment qui leur convient. Dans tous les pays dits civilisés, la chasse n'est guère plus qu'un passe-temps, et la poursuite des bêtes sauvages a été remplacée par l'élève des animaux de boucherie. Seuls, les hommes de loisir ou de vanité qui cherchent à maintenir les traditions de leurs ancêtres ou à remplir l'oisiveté de leurs heures font de la chasse la principale occupation de leur vie; mais, depuis des milliers d'années déjà, les peuples aryens ont, d'évolution en évolution, cessé d'être chasseurs et se sont mis à cultiver la terre en prenant à la fois pour compagnon et pour victime le bœuf descendant de cet urus sauvage qu'ils poursuivaient dans les forêts. De nos jours aussi, l'Indien Peau-Rouge, que l'Américain pousse devant lui et qui voit les troupeaux de bisons se disperser au bruit des locomotives sifflant dans les prairies, apprend à mettre le bœuf sous le joug et passe sans transition de l'état de chasseur à celui de cultivateur du sol et d'éleveur de bestiaux. Mais, pour l'exploitation de la faune des eaux, les hommes en sont encore presque partout, si ce n'est en Chine, dans ce pays des gens bien avisés, aux pratiques rudimentaires de la barbarie primitive. Ils ont remplacé la simple perche par une ligne plus flexible et plus gracieuse, ils ont appris à tordre des fils plus minces et plus forts, ils ont perfectionné les hameçons, imaginé des appâts qui remplacent les insectes et les vers, même ils ont modifié le régime des cours d'eau en adaptant aux cascades des espèces d'escaliers à gradins, par lesquels les poissons venus de la mer peuvent remonter au loin vers les sources des ruisseaux; mais c'est d'une manière tout exceptionnelle encore qu'ils s'occupent de renfermer le poisson, de le féconder artificiellement, de le nourrir à la main et de manufacturer ainsi, par quintaux et par tonnes, de la chair de carpe, de tanche ou de truite, comme on fait de la viande de bœuf et de mouton.
Çà et là cependant des pêcheurs et des industriels ont tenté de remplacer la pêche par l'élève du poisson; hommes de loisir pour la plupart, ils ont obtenu des résultats curieux, très-utiles pour accroître notre connaissance des animaux et de leurs mœurs, mais à peu près insignifiants au point de vue économique. Dans une petite usine de pisciculture, cachée par les murailles d'un parc interdit au promeneur, j'ai pu me rendre compte de la science et de l'habileté profondes que devrait avoir le bon éleveur de poisson pour réussir dans son œuvre sans le secours d'un budget quelconque ou de revenus opulents. Le pisciculteur est tenu de tout savoir et de tout prévoir. Il lui faut connaître la nature du fond et des eaux qui conviennent à chaque espèce de poisson; il observe les phénomènes de l'air et les variations de la température pour saisir le moment favorable à l'extraction artificielle des œufs chez la femelle et de la laitance chez le mâle; il cherche à régler l'impulsion du courant et à lui donner juste le degré de force calculé d'avance; il étudie les œufs au microscope pour en extraire tous ceux qui ne lui semblent pas avoir la couleur ou la transparence nécessaires; il examine la laitance et la rejette si elle n'est pas suffisamment blanche et fluide. Que sais-je encore? Il apprend à se servir d'une foule d'instruments délicats, il nettoie les œufs avec un pinceau, enlève les champignons malsains au moyen de pinces, se sert de pipettes pour transvaser la graine de boîte en boîte, construit des frayères artificielles pour les œufs qui s'attachent aux herbes ou aux branchilles. Pendant toute la durée de l'incubation, il lui faut veiller avec soin pour empêcher les ennemis de toute espèce, brochets, insectes ou champignons, d'attaquer la population naissante; il lui mesure heure par heure le courant et la température convenables. Après l'éclosion, il lui faut savoir à temps nourrir les bestioles en leur donnant juste la pâtée qu'elles-mêmes auraient cherchée. Et puis, quand il aura fait toutes ces choses, il lui reste encore à prévenir ces choléras terribles qui tout à coup peuvent éclater dans sa couvée et l'exterminer en quelques jours.
Parmi les pisciculteurs, il en est qui réussissent à sauver ainsi de tout malheur le frai qu'ils veulent changer en gros poissons. A la vue de leur succès, quel triste retour n'a-t-on pas à faire sur les choses humaines, en songeant que tant de milliers et de millions d'enfants, bien constitués pour devenir des hommes, périssent encore au berceau, tués par l'ignorance et la misère? Certes, les enfants nouveau-nés devraient nous tenir plus à cœur que les saumoneaux, les carpillons et tout le fretin possible, et cependant les épidémies les emportent en foule. Nos hospices d'enfants, bien autrement précieux que tous les établissements de pisciculture, ne sont guère, le plus souvent, que des vestibules du cimetière. Les œufs des truites et des tanches auraient-ils plus de valeur à nos yeux que les malheureux enfants confiés à la société par leurs parents sans ressources, et devons-nous les défendre avec plus de soin contre les chances de mort?
Si jamais on arrive à domestiquer complétement les poissons d'eau douce et à manufacturer ainsi de la chair à volonté pour l'alimentation publique, certes il faudra s'en réjouir, puisque toutes les vies inférieures sont encore employées à sustenter la vie de l'homme; mais on ne pourra s'empêcher de regretter le temps où tous ces animaux nageaient en liberté. En voyant les cours d'eau régularisés et munis de caisses quadrangulaires où les jeunes poissons s'engraissent et s'habituent à l'esclavage, nos descendants penseront avec une sorte de tristesse à nos ruisseaux encore indomptés. De même que le récit de la vie sauvage dans les forêts vierges nous enchante, de même ils subiront le charme quand on leur parlera de la libre rivière où des bandes errantes ramaient contre le courant en frétillant des nageoires et de la queue, où le poisson solitaire se dardait d'une rive à l'autre comme un rayon à peine entrevu, où des forêts d'herbes flottantes frémissaient incessamment avec la foule cachée qui les peuplait. Comparé au gardien de l'étable à poissons, le pêcheur abrité sous l'ombre discrète leur apparaîtra comme une sorte de Nemrod, comme un héros des anciens jours.
CHAPITRE XV
L'IRRIGATION
Consolons-nous pourtant: dans l'avenir que nous prépare l'exploitation scientifique de la terre et de ses richesses, la première utilité du ruisseau ne sera pas d'être une usine de chair vivante, une sorte de garde-manger économique. L'eau, qui entre pour une si large part dans tous les organismes, plantes et animaux, ne cessera de s'employer surtout, comme elle le fait actuellement, à nourrir le monde végétal de ses bords. Bue par toutes les racines qui trempent dans le ruisseau, l'eau, monte de pore en pore dans les interstices capillaires du sol, gonfle de séve des multitudes sans fin d'arbres et d'herbages, et sert ainsi indirectement à la nourriture de l'homme par les tubercules, les tiges, les feuilles, les fruits, les graines qu'elle développe. C'est principalement dans le travail agricole que le ruisseau se fait l'auxiliaire de l'humanité.
Après le soleil, qui renouvelle toutes choses par ses rayons, et l'air, qui par ses vents et le mélange incessant des gaz est comme le souffle de la planète, l'eau du ruisseau est le principal agent de rénovation. Dans l'amour infini de changement qui nous possède, c'est avec ravissement que nous écoutons le récit des métamorphoses, surtout ceux d'entre nous qui sont encore enfants et que la connaissance des inflexibles lois ne trouble pas dans leur crédulité naïve. En lisant les Mille et une nuits, notre esprit se complaît à voir les génies se changer en vapeurs, ou les monstres naître d'une traînée de sang; nous aimons à suivre les objets de la nature dans toutes les formes qu'ils affectent successivement, de même que dans l'air échauffé du désert nous discernons tantôt des palais à colonnades ou des armées en marche. Dans les fables de l'antiquité grecque, dans les mythes persans, dans les vieux chants indous, ce qui nous séduit aussi, ce sont les transformations de la pierre et de l'herbe, de l'animal, de l'homme et du dieu, symboles primitifs de l'enchaînement sans fin de la vie dans l'immense univers. De même, toute vieille tapisserie s'anime aux yeux de l'enfant et se peuple pour lui d'êtres vivants. Avec quelle foi simple ne regarde-t-il pas sur quelque toile éraillée l'image de Syrinx étendant les bras et déjà changée à demi en une touffe de roseaux, Procris prenant racine pour devenir peuplier, ou la nymphe Byblis se fondant en pleurs pour couler désormais sous forme de fontaine. Eh bien! des changements pareils à ceux qu'inventèrent l'imagination enfantine des peuples et les fictions des poëtes ne cessent de s'accomplir dans le grand laboratoire de la nature; seulement, c'est par un lent travail intérieur, par transitions graduelles et non par de soudains miracles que s'opèrent ces innombrables transmissions de vie entre tout ce qui meurt et tout ce qui renaît. La gouttelette d'eau se change en cellule de plante, elle se change en graine, puis en pain, et dans le corps de l'homme en parcelle de vie.