Le fleuve est immense et calme. La masse énorme, large de plus d'un kilomètre, se divise sans effort entre les deux courants: à peine quelques remous d'écume tournoient à l'abri d'une jetée qui prolonge la pointe de l'île en forme d'éperon. A gauche, le moindre bras, qu'on appelle le petit Rhône, est néanmoins un puissant cours d'eau, plus fort que la Garonne, la Loire ou la Seine; à droite, le grand Rhône fuit sous le regard jusqu'à un rivage indistinct bordé de saules que recouvre à demi le vaporeux de l'espace. Dans le cercle immense de l'horizon, on n'aperçoit que l'eau ou bien les terres apportées par le fleuve et déposées couche à couche, molécule à molécule; seulement à l'est, on distingue quelques-unes des cimes rocailleuses des Alpines, bleues comme le ciel, et vers le nord apparaissent vaguement les cimes coniques de Beaucaire, au pied desquelles commence l'ancien golfe marin que les alluvions du fleuve ont peu à peu comblé. Iles, presqu'îles, berges, tout est composé de sable noirâtre dont le Rhône et ses affluents ont opéré le mélange, après avoir reçu des torrents supérieurs les roches triturées des Alpes, du Jura, des Cévennes. La grande terre de Camargue, dont on voit les rivages se profiler au loin entre les deux Rhône, et qui n'a pas moins de huit cents kilomètres de surface, est elle-même en entier un présent du fleuve, et faisait jadis partie des monts de la Suisse et de la Savoie. Telle est l'œuvre géologique du courant, et cette œuvre colossale se continue sans cesse. Pourtant le silence le plus grand pèse sur ces puissantes ondes. Assis à l'ombre des saules, on chercherait vainement à percevoir le murmure de la ville d'Arles, dont on peut, en se haussant, distinguer dans la brume les arcades romaines et les tours sarrasines. Le seul grondement qu'on entende, est celui des locomotives et des wagons qui roulent de l'autre côté du fleuve en ébranlant le sol. On ne les voit pas, et leur tonnerre lointain, qui s'accorde si bien avec l'immensité du Rhône, semble être la voix du fleuve. On se figure que le fils de la mer doit avoir, comme l'océan, son éternel et formidable bruit.
Au-dessous de leur bifurcation, les deux fleuves déroulent chacun de leur côté les longs méandres de leur cours. Les eaux, rejetées d'une rive à l'autre, rasent le pied de la dernière colline et reflètent les tours de la dernière cité. Déjà les fumées qui s'élèvent des maisons se confondent avec les brumes lointaines, et sur les rivages, bordés d'ypréaux à l'écorce argentée, ne se montrent plus que des cabanes et de rares villas à demi perdues dans la verdure. Enfin, la dernière maison est également dépassée; on se trouverait en pleine solitude, si quelques noires embarcations, semblables à de grands insectes, ne voguaient sur le fleuve. Les arbres du bord deviennent de plus en plus rares, et s'abaissent en hauteur; bientôt ce ne sont que des broussailles; puis celles-ci disparaissent à leur tour: il ne reste plus d'autre végétation que celle des roseaux sur le sol encore boueux, affleurant à peine au-dessus de l'eau terreuse.
Ici, l'antique nature se revoit telle qu'elle existait, il y a des milliers de siècles, avant le séjour de l'homme sur les bords du fleuve et des ruisseaux qui s'y déversent. Comme aux temps du plésiosaure, la terre et l'eau se confondent en une sorte de chaos: des bancs de vase, des îlots émergent çà et là, mais à peine distincts de l'eau qui les pénètre, ils brillent comme elle et reflètent les nuages de l'espace; des nappes liquides s'étalent entre ces îlots, mais elles se mêlent à la boue du fond: ce sont elles-mêmes de la fange, plus fluides seulement que la vase des rives. De toutes parts on est environné de terres en formation et cependant on se trouve déjà comme au milieu de la mer, tant la surface du sol est unie et l'horizon régulier. C'est qu'en effet tout l'espace embrassé par le regard était autrefois la mer. Le fleuve l'a comblé peu à peu; mais le sol récemment déposé n'est pas encore affermi; sans d'immenses travaux d'assèchement, il ne saurait même être approprié au séjour de l'homme, puisque les miasmes mortels s'échappent de ses boues et de ses eaux corrompues.
Arrivé sur ce domaine qui fut autrefois celui de l'océan, le fleuve, graduellement ralenti, s'étale de plus en plus et devient en même temps moins profond. Enfin, il approche de la mer, et ses eaux douces, glissant en nappe tranquille, vont se heurter contre les vagues écumeuses de l'eau salée, qui se déroulent avec un bruit de tonnerre continu. Dans le conflit des masses liquides entre-choquées, l'eau du fleuve s'est bientôt mélangée aux flots de l'immense gouffre, mais en se perdant, elle travaille encore. Tous les nuages de boue qu'elle avait pris sur ses bords et qu'elle tenait en suspension sont repoussés par les vagues dans le lit fluvial; ne pouvant aller plus avant, ils se déposent sur le fond et forment ainsi une sorte de rempart mobile servant de limite temporaire entre les deux éléments en lutte. Tout en se déposant molécule à molécule, le banc, qui obstrue la bouche du fleuve, ne cesse de se déplacer pour se reformer plus loin; poussées par le courant fluvial, incessamment grossies par de nouveaux apports, les boues sont entraînées plus avant dans la mer, et peu à peu la masse tout entière se trouve avoir progressé. De siècle en siècle, d'année en année, de jour en jour, ce fleuve, qui semblait impuissant contre l'immense mer, empiète néanmoins sur elle, et l'on peut même calculer de combien il avancera dans une période donnée, tant sa marche est uniforme. Eh bien! cette victoire du fleuve sur l'océan, ce sont les mille petits ruisseaux et ruisselets des coteaux et des monts qui la remportent. Ce sont eux qui ont rongé les parois des défilés, eux qui roulent les quartiers de roches, qui froissent et broient les cailloux, qui entraînent les sables et délayent les argiles. Ce sont eux qui abaissent peu à peu les continents pour les étaler dans la mer en vastes plaines où tôt ou tard l'homme creusera ses ports et bâtira ses villes.
CHAPITRE XX
LE CYCLE DES EAUX
De même que le grand fleuve, Rhône, Danube ou courant des Amazones, la mer est composée des milliers et des millions de ruisselets qui se déversent dans ses tributaires. Une première fois mêlées dans le fleuve, ces eaux, accourues de tous les points des continents, se mêlent encore d'une manière bien plus complète dans ces immenses profondeurs du gouffre marin, assez grand pour contenir l'eau que lui apporteraient toutes les embouchures fluviales pendant cinquante millions d'années. Par ses mouvements de flux et de reflux, ses flots de houle, ses vagues de tempête, ses courants et ses contre-courants, il promène l'eau de toutes les rivières de l'une à l'autre extrémité du globe. La gouttelette, issue du rocher dans un antre des montagnes, fait le tour de la planète; purifiée des alluvions terrestres qu'elle portait, elle dissout des molécules salines, et de vague en vague, suivant les parages qu'elle traverse, change de poids spécifique, de salinité, de couleur, de transparence; la faune d'infiniment petits qui l'habite se modifie aussi sous les divers climats: tantôt ce sont des animalcules phosphorescents qui la peuplent et la font briller pendant les nuits comme une étincelle, tantôt ce sont d'autres infusoires qui la font ressembler à une tache de lait. Sa température varie également sans fin. Dans les mers polaires, la gouttelette se transforme en un petit cristal de glace; dans les mers équatoriales, elle s'attiédit assez pour que les coraux puissent y déposer leurs molécules de pierre. Comparé à l'océan sans bornes, le ruisselet des montagnes n'est rien, et cependant ses eaux, divisées à l'infini, se retrouveraient dans toutes les mers et sur tous les rivages, s'il était possible au regard de les suivre dans leur circuit immense.
Pour chaque goutte marine qui coula jadis dans le ruisseau, la durée du voyage diffère: l'une, à peine entrée dans l'océan, est saisie par les frondes d'une algue et sert à en gonfler les tissus; l'autre est absorbée par un organisme animal; une troisième, retenue prisonnière dans un cristal de sel, se dépose sur une plage sablonneuse; une autre encore se change en vapeur et monte invisible dans l'espace. C'est là le chemin que prend tôt ou tard chaque molécule aqueuse; libérée par son expansion soudaine, elle échappe aux liens qui la retenaient à la surface horizontale des mers et s'élève dans l'atmosphère, où elle voyage comme elle a voyagé dans l'océan, mais sous une autre forme. La vapeur d'eau pénètre ainsi toute la masse aérienne, même au-dessus des brûlants déserts, où sur des centaines de lieues ne coule pas un seul filet d'eau; elle monte jusqu'aux extrêmes limites de l'océan atmosphérique, à soixante kilomètres de hauteur perpendiculaire au-dessus de la nappe marine, et sans doute qu'une partie de cette vapeur trouve aussi son chemin vers d'autres systèmes de planètes ou de soleils, car les bolides, qui traversent les cieux étoilés en flèches lumineuses et jettent sur le sol leurs étincelles, doivent en échange emporter avec elles un peu de l'air humide qui oxyde leur surface.
Toutefois la vapeur d'eau qui s'échappe de la sphère d'attraction terrestre pour aller avec les bolides rejoindre les astres éloignés est relativement peu de chose; la grande mer d'humidité, tenue en suspension dans l'atmosphère, est destinée presque en entier à retomber sur le globe terraqué. Les innombrables molécules de vapeur restent invisibles tant que l'air n'en est pas saturé: mais que l'accroissement de l'humidité ou l'abaissement de la température déterminent le point de saturation, aussitôt les particules de vapeur se condensent, elles deviennent gouttelettes de brouillard ou de nuée et s'agglomèrent avec des millions d'autres molécules en immenses amas suspendus dans les hauteurs de l'air. Trop lourds, ces nuages s'écoulent en pluies et en averses dans l'océan d'où ils sont sortis, ou bien, poussés par les vents, ils sont emportés au-dessus des continents où ils viennent se heurter contre les escarpements des collines, sur les rampes des plateaux, aux arêtes et aux pointes des montagnes. Ils tombent soit en pluies, soit en neiges; puis gouttes et flocons, divisés à l'infini, pénètrent dans la terre par les cavernes, les fissures des rochers, les interstices du sol nourricier. Longtemps l'eau reste cachée, puis elle reparaît à la lumière en sources joyeuses, et recommence son voyage vers l'océan par les lits inclinés des ruisseaux, des rivières et des fleuves.
Ce grand circuit des eaux n'est-il pas l'image de toute vie? n'est-il pas le symbole de la véritable immortalité? Le corps vivant, animal ou végétal, est un composé de molécules incessamment changeantes, que les organes de la respiration ou de la nutrition ont saisies au dehors et fait entrer dans le tourbillon de la vie; entraînées par le torrent circulatoire de la séve, du sang ou d'autres liquides, elles prennent place dans un tissu, puis dans un autre, et dans un autre encore; elles voyagent ainsi dans tout l'organisme jusqu'à ce qu'elles soient enfin expulsées et rentrent dans ce grand monde extérieur, où les êtres vivants, par millions et par milliards, se pressent et se combattent pour s'emparer d'elles comme d'une proie et les utiliser à leur tour. Aux yeux de l'anatomiste et du micrographe, chacun de nous, en dépit de son dur squelette et des formes arrêtées de son corps, n'est autre chose qu'une masse liquide, un fleuve où coulent avec une vitesse plus ou moins grande, comme en un lit préparé d'avance, des molécules sans nombre, provenant de toutes les régions de la terre et de l'espace, et recommençant leur voyage infini, après un court passage dans notre organisme. Semblables au ruisseau qui s'enfuit, nous changeons à chaque instant; notre vie se renouvelle de minute en minute, et si nous croyons rester les mêmes, ce n'est que pure illusion de notre esprit.
Aussi bien que l'homme considéré isolément, la société prise dans son ensemble peut être comparée à l'eau qui s'écoule. A toute heure, à tout instant, un corps humain, simple mille millionième de l'humanité, s'affaisse et se dissout, tandis que sur un autre point du globe un enfant sort de l'immensité des choses, ouvre son regard à la lumière et devient un être pensant. De même que dans une plaine, tous les grains de sable et tous les globules d'argile ont été roulés par le fleuve et déposés sur ses rives, de même toute la poussière qui recouvre le globe a coulé avec le sang du cœur dans les artères de nos ancêtres. D'âge en âge, les générations se succèdent en se modifiant peu à peu: les barbares à la figure bestiale et luttant pour la prééminence avec les animaux féroces sont remplacés par des êtres plus intelligents, auxquels l'expérience et l'étude de la nature ont enseigné l'art d'élever les animaux et de cultiver la terre; puis, de progrès en progrès, les hommes arrivent à fonder les villes, à transformer les matières premières, à échanger leurs produits, à se mettre en rapport d'une partie du monde à une autre partie; ils se civilisent, c'est-à-dire leur type s'ennoblit, leur crâne devient plus vaste, leur pensée plus étendue, et d'un cercle de plus en plus large, les faits viennent se grouper dans leur esprit. Chaque génération qui périt est suivie par une génération différente, qui, à son tour, donne l'impulsion à d'autres multitudes. Les peuples se mêlent aux peuples comme les ruisseaux aux ruisseaux, les rivières aux rivières; tôt ou tard, ils ne formeront plus qu'une seule nation, de même que toutes les eaux d'un même bassin finissent par se confondre en un seul fleuve. L'époque à laquelle tous ces courants humains se rejoindront n'est point encore venue: races et peuplades diverses, toujours attachées à la glèbe natale, ne se sont point reconnues comme sœurs; mais elles se rapprochent de plus en plus; chaque jour elles s'aiment davantage et, de concert, elles commencent à regarder vers un idéal commun de justice et de liberté. Les peuples, devenus intelligents, apprendront certainement à s'associer en une fédération libre: l'humanité, jusqu'ici divisée en courants distincts, ne sera plus qu'un même fleuve, et, réunis en un seul flot, nous descendrons ensemble vers la grande mer où toutes les vies vont se perdre et se renouveler.