CHAPITRE II
L'EAU DU DÉSERT

Pour bien comprendre de quelle importance ont été les sources et les ruisseaux dans la vie des sociétés, il faut se transporter par la pensée dans les pays où la terre avare ne laisse jaillir que de rares fontaines. Étendus mollement sur l'herbe de la prairie, au bord de l'eau qui s'échappe en bouillonnant, il nous serait facile de nous abandonner à la volupté de vivre, et de nous contenter des charmants horizons de nos climats; mais laissons notre esprit vaguer bien plus loin que les bornes où s'arrête le regard. Voyageons à notre aise au delà des touffes de graminées qui se balancent à côté de nous, au delà des larges troncs des aunes qui ombragent la source et des sillons qui rayent le flanc de la colline, au delà des ondulations vaporeuses des crêtes qui marquent les frontières de la vallée et des blancs flocons de nuées qui frangent l'horizon. Suivons dans son vol par delà les montagnes et les mers l'oiseau qui s'enfuit vers un autre continent. La fontaine en reflète un instant la rapide image; mais bientôt il disparaît dans l'espace.

Ici, dans nos riches vallées de l'Europe occidentale, l'eau coule en abondance; les plantes, bien arrosées, se développent dans toute leur beauté; les tiges des arbres, à l'écorce lisse et tendue, sont gonflées de séve; l'air tiède est rempli de vapeurs. Par l'appel du contraste, il est donc tout naturel de penser aux contrées moins heureuses, où l'atmosphère ne laisse point tomber de pluies, où le sol, trop aride, nourrit seulement une maigre végétation. C'est là que les populations savent apprécier l'eau à sa juste valeur. Dans l'intérieur de l'Asie, dans la Péninsule arabique, dans les déserts du Sahara et de l'Afrique centrale, sur les plateaux du Nouveau Monde, même dans certaines régions de l'Espagne, chaque source est plus que le symbole de la vie, c'est la vie elle-même: que cette eau devienne plus abondante et la prospérité du pays s'accroît en même temps; que le jet diminue ou qu'il tarisse complétement et les populations s'appauvrissent ou meurent: leur histoire est celle du petit filet d'eau près duquel se bâtissent leurs cabanes.

Les Orientaux, lorsqu'ils rêvent de bonheur, se voient toujours au bord des eaux ruisselantes, et leurs chants célèbrent surtout la beauté des fontaines. Tandis que dans notre Europe bien arrosée, on s'aborde bourgeoisement en se demandant des nouvelles de la santé ou des affaires, les Gallas de l'Afrique orientale se disent en s'inclinant: «As-tu trouvé de l'eau?» En Indoustan le serviteur chargé de rafraîchir les demeures en aspergeant le sol, s'appelle le «paradisiaque.»

Sur les côtes du Pérou et de la Bolivie, où l'eau pure est aussi des plus rares, c'est avec une sorte de désespoir que l'on regarde souvent l'étendue sans bornes des vagues salées. La terre est aride et jaune, le ciel est bleu ou d'une couleur d'acier. Parfois il arrive qu'un nuage se forme dans l'atmosphère: aussitôt la population s'assemble pour suivre des yeux la gracieuse vapeur qui s'effrange trop tôt dans l'espace sans se condenser en pluie. Cependant après des mois et des années d'attente, un heureux remous des vents fait enfin crever la nuée au-dessus de la côte. Quelle joie que celle de voir s'écrouler cette ondée! Les enfants s'élancent hors des maisons pour recevoir l'averse sur leur dos nu, et se baignent dans les flaques avec des cris de joie; les parents n'attendent que la fin de l'orage pour partir aussi et jouir du contact des molécules humides qui flottent encore dans l'atmosphère. La pluie qui vient de tomber va rejaillir de toutes parts, non pas en sources, mais par la merveilleuse chimie du sol, en verdure et en fleurs éclatantes: pendant quelques jours, le désert se change en prairie. Par malheur, ces herbes se dessèchent en peu de semaines, la terre se calcine de nouveau et les habitants altérés sont obligés d'envoyer chercher l'eau nécessaire sur les lointains plateaux couverts d'efflorescences salines. L'eau est versée dans de grandes jarres, et l'on aime à s'y mirer de même que sous nos heureux climats nous regardons notre image dans le cristal des fontaines.

L'étranger qui s'égare dans certains villages de l'Aragon, haut perchés comme des crêtes de rochers croulants sur les contre-forts des Pyrénées, est surpris à la vue du mortier rouge qui cimente les pierres brutes des masures. Il pense d'abord que ce mortier est formé de sable rouge; mais non, les constructeurs, avares de leur eau, ont préféré se servir de vin. La récolte de l'année précédente a été bonne, les celliers sont remplis, et si l'on veut faire place à la nouvelle vendange, on n'a qu'à les vider partiellement. Pour aller chercher de l'eau, bien loin dans la vallée au pied des collines, il faudrait perdre des journées entières et charger des caravanes de mules. Quant à se servir de l'eau de la fontaine qui s'échappe en rares gouttelettes des flancs du rocher voisin, ce serait là un sacrilége auquel personne ne peut penser. Cette eau, les femmes, qui vont y remplir leur cruches pour le repas de chaque jour, la recueillent perle à perle avec un amour religieux.

Combien plus vive encore doit être l'admiration pour l'eau transparente et limpide chez le voyageur qui traverse les déserts de roches ou de sable, et qui ne sait pas s'il aura la chance de trouver un peu d'humidité dans quelque puits, aux parois formées d'ossements de chameaux! Il arrive à l'endroit indiqué; mais la dernière goutte a été bue par le soleil, et vainement il creuse le sol de sa lance, la fontaine qu'il cherchait ne reviendra que pendant la saison des pluies. Comment s'étonner alors que sa pensée, toujours obsédée de la vision des sources, toujours tendue vers l'image des eaux, les lui fasse apparaître soudain? Le mirage n'est pas seulement, ainsi que le dit la physique moderne, une illusion du regard produite par la réfraction des rayons du soleil à travers un milieu inégalement échauffé, c'est aussi bien souvent une hallucination du voyageur altéré. Pour lui le comble du bonheur serait de voir s'étendre devant lui un lac d'eau fraîche dans lequel il pourrait en même temps se plonger et s'abreuver, et telle est l'intensité de son désir qu'elle transforme son rêve en une image visible. Le beau lac que sa pensée lui dépeint incessamment, ne le voilà-t-il pas au loin qui réfléchit la lumière du soleil et développe à perte de vue ses gracieux rivages ombragés de palmiers? Dans quelques minutes, il s'y baignera voluptueusement, et ne pouvant jouir de la réalité, il jouit du moins de l'illusion.

Quel heureux moment que celui où le guide de la caravane, doué d'un regard plus perçant que celui de ses compagnons, aperçoit à l'extrême limite de l'horizon le point noir qui lui révèle la véritable oasis! Il l'indique du doigt à ceux qui le suivent, et tous sentent à l'instant diminuer leur lassitude: la vue de ce petit point presque imperceptible a suffi pour réparer leurs forces et changer leur accablement en gaieté; les montures hâtent le pas, car elles aussi savent que l'étape va bientôt finir. Le point noir grossit peu à peu; maintenant c'est une sorte de nuage indécis, contrastant par sa teinte sombre avec la surface immense du désert, d'un rouge éclatant; puis ce nuage s'étend et s'élève: c'est une forêt, au-dessus de laquelle on commence à discerner çà et là les fusées de verdure des palmiers, semblables à des volées d'oiseaux gigantesques. Enfin, les voyageurs pénètrent sous le joyeux ombrage, et cette fois, c'est bien de l'eau, de l'eau vraie qu'ils voient ruisseler et qu'ils entendent murmurer au pied des arbres. Aussi quel soin religieux les habitants de l'oasis mettent-ils à utiliser chaque goutte du précieux liquide! Ils divisent la source en une multitude de filets distincts, afin de répandre la vie sur la plus grande étendue possible et tracent à toutes ces petites veines d'eau le chemin le plus direct vers les plantations d'arbres et les cultures. Ainsi employée jusqu'à la dernière goutte, la source ne va point se perdre en ruisseau dans le désert: ses limites sont celles de l'oasis elle-même: là où croissent les derniers arbustes, là aussi les dernières artérioles de l'eau s'arrêtent dans les racines pour se changer en séve.

Étrange contraste des choses! Pour ceux qui l'habitent, l'oasis est presque une prison; pour ceux qui la voient de loin ou qui la connaissent seulement par l'imagination, elle est un paradis. Assiégée par l'immense désert où le voyageur égaré ne peut trouver que la faim, la soif, la folie, la mort peut-être, la population de l'oasis est en outre décimée par les fièvres qui s'élèvent de l'eau corrompue à la base des palmiers. Lorsque les empereurs romains, modèles de tous ceux qui les ont suivis, voulaient se défaire de leurs ennemis sans avoir à verser le sang, ils se bornaient à les exiler dans une oasis, et bientôt ils avaient le plaisir d'apprendre que la mort avait promptement rendu le service attendu. Et pourtant ce sont ces oasis meurtrières qui, grâce à leurs eaux murmurantes et à leur contraste avec les solitudes arides, font surgir chez tous les hommes l'idée d'un lieu de délices et sont devenues le symbole même du bonheur. Dans leurs voyages de conquérants à travers le monde, les Arabes, désireux de se refaire une patrie dans toutes les contrées où les menaient l'amour de la conquête et le fanatisme de la foi, ont essayé de créer partout de petites oasis. Que sont en Andalousie ces jardins enfermés entre les tristes murailles des alcazars maures, sinon des miniatures d'oasis, rappelant celles du désert? Du côté de la ville et de ses rues poudreuses, les hauts remparts crénelés percés çà et là de quelques ouvertures étroites, offrent un aspect terrible; mais quand on est entré dans l'enceinte et qu'on a dépassé les voûtes, les corridors, les arcades, voici le jardin entouré de colonnes élégantes qui rappellent les troncs élancés des palmiers. Les plantes grimpantes s'attachent aux fûts de marbre, les fleurs emplissent l'espace étroit de leurs parfums pénétrants, et l'eau, peu abondante, mais distribuée avec le plus grand art, ruisselle en perles sonores dans les vasques des fontaines.

A côté des aimables sources de nos climats dont l'eau pure nous abreuve et nous enrichit, nous pouvons nous demander quel est, parmi les grands agents naturels de la civilisation, celui qui a fait le plus pour le développement de l'humanité. Est-ce la mer avec ses eaux pullulantes de vie, avec ses plages qui furent les premiers chemins des hommes, et sa nappe infinie conviant le barbare à voyager de rive en rive? Est-ce la montagne avec ses hautes cimes, qui sont la beauté de la terre, ses vallées profondes où les peuplades trouvent un abri, son atmosphère pure donnant à ceux qui la respirent une âme de héros? Ou serait-ce plutôt l'humble fontaine, fille des montagnes et de la mer? Oui, l'histoire des nations nous montre la source et le ruisseau contribuant directement aux progrès de l'homme plus que l'océan et les monts et toute autre partie du grand corps de la terre. Mœurs, religions, état social dépendent surtout de l'abondance des eaux jaillissantes.