En effet, dans ce chaos apparent, tout se régit par des lois. Pourquoi, vis-à-vis de tel point de la berge, une fente se produit-elle toujours dans la masse glacée? Pourquoi, à une certaine distance au-dessous, la crevasse, qui s'est graduellement élargie, rapproche-t-elle de nouveau ses bords et le glacier se ressoude-t-il? Pourquoi la surface se bombe-t-elle régulièrement sur un point pour se crevasser ailleurs? En voyant tous ces phénomènes qui reproduisent grossièrement les rides, les vaguelettes, les remous ou les nappes unies de l'eau des fleuves, on comprend mieux l'unité qui, sous l'infinie diversité des aspects, préside à toutes les choses de la nature.

Quand on s'est fait l'intime du glacier par de longues explorations et que l'on sait se rendre compte de tous les petits changements qui s'accomplissent à sa surface, c'est une joie, un délice de le parcourir par un beau jour d'été. La chaleur du soleil lui a rendu le mouvement et la voix. Des veinules d'eau, presque imperceptibles d'abord, se forment çà et là, puis s'unissent en ruisselets scintillants qui serpentent au fond de lits fluviaux en miniature qu'ils viennent de se creuser eux-mêmes, et disparaissent tout à coup dans une fente de la glace en faisant entendre une petite plainte à la voix argentine. Ils se gonflent ou s'abaissent, suivant toutes les oscillations de la température. Qu'un nuage passe sur le soleil, refroidisse l'atmosphère, ils ne coulent plus qu'à grand'peine; que la chaleur devienne plus forte, les ruisseaux superficiels prennent des allures de torrents; ils entraînent avec eux des sables et des cailloux pour les déposer en alluvions, en former des berges et des îles; puis, vers le soir, ils se calmeront, et bientôt le froid de la nuit les congèlera de nouveau.

Sous les rayons de chaleur qui animent temporairement le champ du glacier par la fusion de la couche superficielle, le petit monde des cailloux tombés des parois voisines s'agite aussi. Un talus de gravier, situé au bord d'un filet d'eau murmurant, s'effondre par des écroulements partiels et plonge dans les crevasses. Ailleurs, des pierrailles noires sont éparses sur le glacier; elles absorbent, concentrent la chaleur et, trouant la glace au-dessous d'elles, la criblent de petits trous cylindriques. Plus loin, au contraire, de vastes amas de débris et de grosses pierres empêchent la chaleur du soleil de pénétrer au-dessous; tout autour, la glace se fond et s'évapore; ces pierres arrivent ainsi à former des piliers qui semblent grandir, jaillir du sol comme des colonnes de marbre; mais chacune d'elles, trop faible à la fin, se rompt sous le poids, et tous les fragments qu'elle portait s'écroulent avec fracas, pour recommencer le lendemain une évolution semblable. Combien plus charmants encore sont tous ces petits drames de la nature inanimée, quand animaux ou plantes viennent s'y mêler! Attiré par la tiédeur de l'air, le papillon arrive en voletant, tandis que la plante, tombée avec les éboulis du haut des rochers voisins, utilise son court répit de vie pour reprendre racine et déployer au soleil sa dernière corolle. Sur les côtes polaires, des navigateurs ont vu tout un tapis de végétation recouvrir une haute falaise, de terre par le sommet, de glace par la base.

CHAPITRE XIII
LA MORAINE ET LE TORRENT

Tous ces petits phénomènes qui s'accomplissent chaque jour semblent peu de chose dans l'histoire de la terre. Qu'est-ce, en effet, que le travail du glacier pendant un jour d'été? Sa masse, avançant d'un incessant effort, a progressé de quelques centimètres à peine; deux ou trois rochers se sont détachés des parois pour tomber sur le champ mouvant des glaces; le ruisseau qui emporte les eaux de fusion s'est étalé plus largement, et dans son lit, les cailloux, plus nombreux, se sont entre-choqués avec plus de fracas. Autrement, tout a gardé l'apparence accoutumée. Nulle part, semble-t-il, la nature n'est plus lente dans son œuvre de renouvellement perpétuel.

Et pourtant, ces petites transformations de chaque jour, de chaque minute, finissent par amener d'immenses changements dans l'aspect de la terre, de véritables révolutions géologiques. Ces cailloux, ces fragments de roches qui tombent des escarpements supérieurs sur le lit de glace, s'entassent peu à peu à la base des parois en d'énormes remparts de pierres; ils cheminent lentement avec la masse glacée qui les porte; mais d'autres débris, éboulés des mêmes couloirs de la montagne, les remplacent à l'endroit qu'ils ont quitté. Ainsi de longs convois de roches, entassées en désordre, accompagnent le glacier dans sa marche; au fleuve de glace s'ajoutent des fleuves de pierres descendant de chaque promontoire en ruines, de chaque cirque raviné par les avalanches.

Arrivé à l'issue des hautes gorges dans une zone de température plus douce, le glacier ne peut plus se maintenir à l'état cristallin; il se fond en eau et laisse tomber son fardeau de pierres. Tous ces débris s'écroulent en un immense chaos formant barrage dans la vallée; à l'extrémité de maint glacier, ce sont de véritables montagnes de pierres croulantes aux talus mal affermis. Qu'après une longue série d'années neigeuses, la masse du glacier se gonfle et s'allonge, il faut qu'elle reprenne ces montagnes de pierres et qu'elle les pousse un peu plus loin dans la vallée. Lorsque, plus tard, sous l'influence d'une température plus douce, d'hivers moins abondants en neiges, le glacier se fondra dans toute sa partie inférieure en laissant à vide la cuvette de rochers qui lui servait de lit, la «moraine» de blocs, délivrée de la pression qui la poussait en avant, restera isolée à une certaine distance du glacier; derrière elle se montrera la pierre nue, polie, rabotée par le poids énorme qui s'y mouvait naguère, et recouverte çà et là de la boue rougeâtre produite par l'écrasement des cailloux et des graviers entraînés. Une autre moraine de débris entassés se formera peu à peu devant le talus du glacier.

Eh bien! à des distances énormes en avant de la vallée, à des lieues et même à des dizaines de lieues, on remarque des traces indiscutables de l'ancienne action des glaces. Des plaines entières, jadis remplies d'eau, ont été graduellement comblées par les boues et les cailloux que le glacier poussait devant lui; les saillies des montagnes et des collines qui se trouvaient sur le chemin du fleuve solide ont été érodées et polies; enfin, des roches éparses et des moraines ont été déposées au loin, jusque sur les pentes de montagnes appartenant à d'autres massifs. On reconnaît facilement l'origine de ces pierres à leur composition chimique, à l'arrangement de leurs cristaux ou à leurs fossiles; souvent même les caractères distinctifs ont une telle précision que l'on peut signaler, sur la montagne elle-même, le cirque élevé d'où s'est détaché le bloc errant. Combien d'années ou de siècles a duré le voyage? Bien longtemps sans doute, si l'on en juge par les grosses roches que transportent les glaciers actuels, et dont la marche a été mesurée. Parmi ces blocs voyageurs, il en est que des savants ont rendus célèbres par leurs observations et que l'on aime à revoir comme des amis.

Ces pierres échouées dans les plaines, ces amas de boue transportés au loin, toutes ces traces laissées par le séjour des anciens glaciers, nous permettent d'imaginer quelles ont été les grandes alternatives du climat et les immenses modifications du relief et de l'aspect terrestres pendant les âges successifs de la planète. Dans le passé que nous révèlent ces débris, nous voyons notre montagne et ses voisines se dresser bien au-dessus de leurs sommets actuels; les pointes suprêmes dépassaient les nuages les plus élevés, et toutes les vapeurs qui voyageaient dans l'espace venaient se déposer en neiges ou en cristaux glacés sur les pentes de l'énorme massif; les cirques de pâturages, les vallons verdoyants, les versants aujourd'hui boisés, étaient recouverts par l'uniforme couche des glaces; dans la vallée, cascades et lacs, ruisseaux et prairies, rien ne paraissait encore; l'immense fleuve glacé, non moins épais que le sont maintenant les assises des monts, emplissait toutes les dépressions, puis, à son issue des gorges, allait s'étaler au loin dans les plaines par-dessus collines et vallons. Telle était, du temps de nos aïeux, l'image que leur présentait le mont chargé de glaces; pour les arrière-petits-fils de nos fils, dans le lointain indéfini des siècles, le tableau sera changé. Peut-être le glacier, alors complètement fondu, sera-t-il remplacé par un faible ruisseau; la montagne elle-même aura cessé d'exister; un léger exhaussement du sol en marquera la place, et la plaine actuelle, toute bouleversée par les changements de niveau, aura donné le jour à des hauteurs qui croîtront graduellement dans le ciel!

Et tandis que nous pensons à l'histoire de la montagne et de son glacier, à ce qu'ils furent et à ce qu'ils deviendront un jour, voilà le petit torrent qui sort en gazouillant des glaces et qui va de par le monde travailler à l'œuvre du renouvellement continuel de la terre! L'eau, rendue blanchâtre ou laiteuse par les innombrables molécules de roche triturée qu'elle porte en suspension, n'est autre chose que le glacier lui-même transformé soudain à l'état liquide. Et quel contraste, pourtant, entre la masse solide avec ses crevasses, ses grottes, ses entassements de pierres, ses pentes boueuses, et l'eau qui jaillit gaiement à la lumière et serpente en babillant parmi les fleurs! C'est un des spectacles les plus curieux de la montagne, que cette brusque apparition du ruisseau qui, pendant tout son cours supérieur, a cheminé dans l'ombre en se gonflant des millions de gouttelettes tombées des fentes de la voûte. La caverne d'où s'échappe le courant change de forme tous les jours, suivant les écroulements et la fonte des glaces; d'ordinaire, pourtant, il est facile de pénétrer à une certaine distance dans la grotte et d'en admirer les pendentifs, les parois translucides, la lumière bleuâtre, les reflets changeants. L'étrangeté du spectacle, le vague, l'appréhension dont le cœur est saisi, font que l'on se croirait transporté dans un lieu sacré. «Trois fois et mille fois bénis» se croient les pèlerins hindous qui, après avoir remonté le Gange jusqu'à sa source, osent encore pénétrer sous la voûte ténébreuse d'où s'élance la sainte rivière!