Telle est la fécondité de la terre, qu'elle produit, pour la bataille incessante de la vie, des populations de mangeurs et de victimes qui livrent leurs combats dans l'obscurité, à plus de mille mètres au-dessus de la limite des neiges persistantes! Cette terrible lutte pour l'existence, dont le spectacle presque toujours hideux m'avait chassé des plaines, je la retrouve là-haut, sous les couches de la terre glacée.

Souvent, l'oiseau de proie plane plus haut encore, mais c'est pour voyager de l'une à l'autre pente de la montagne ou pour surveiller au loin l'étendue et découvrir son gibier. Les papillons, les libellules, entraînés par la joie de voleter au soleil, s'élèvent parfois jusqu'à la zone la plus haute des monts et, sans prévoir le froid de la nuit, ne cessent de monter gaiement vers la lumière; plus fréquemment encore ces pauvres bestioles, ainsi que les mouches et d'autres insectes, sont emportées vers les hautes cimes par les vents de tourmente, et leurs débris, mêlés à la poussière, jonchent la surface des neiges. Mais, outre ces étrangers qui, de bon gré ou par la violence, visitent les régions du silence et de la mort, il existe des indigènes qui sont bien là chez eux; ils ne trouvent point que l'air y soit trop froid ou le sol trop glacé. Autour d'eux s'étend l'immensité morne des neiges; mais les pointes de rocs, qui, çà et là, percent la couche neigeuse, sont pour eux des oasis au milieu du désert; c'est là sans doute, au milieu des lichens, qu'ils trouvent la nourriture nécessaire à leur subsistance. Du reste, c'est merveille qu'ils y réussissent, et les naturalistes le constatent avec étonnement.

Araignées, insectes ou mites des neiges, tous ces petits animaux doivent connaître la faim, et peut-être que les divers phénomènes de leur vie s'opèrent avec une extrême lenteur. Dans cet empire des frimas, les chrysalides doivent rester longtemps engourdies en leur sommeil de mort apparente.

Non seulement la vie se montre à côté des neiges, mais les neiges elles-mêmes semblent vivantes en certains endroits, tant les animalcules y pullulent. De loin, on aperçoit, sur l'étendue blanche, de grandes taches rouges ou jaunâtres. C'est de la neige pourrie, disent les montagnards; ce sont, disent les savants, armés du microscope, des milliards et des milliards d'être grouillants, qui vivent, s'aiment, se propagent et s'entre-mangent.

CHAPITRE XVI
L'ÉTAGEMENT DES CLIMATS

Les naturalistes qui parcourent la montagne en étudiant les êtres vivants qui l'habitent, plantes ou animaux, ne se bornent point à étudier l'espèce dans sa forme et dans ses mœurs actuelles; ils veulent aussi connaître l'étendue de son domaine, la distribution générale de ses représentants sur les pentes, et l'histoire de sa race. Ils considèrent les innombrables êtres d'une même espèce, herbes, insectes ou mammifères, comme un immense individu dont il faut connaître à la fois toutes les demeures à la surface de la terre, et la durée pendant la série des âges.

A l'escalade d'un versant de la montagne, le voyageur remarque tout d'abord combien peu nombreuses sont les plantes qui lui tiennent compagnie jusqu'au sommet. Celles qu'il a vues à la base et sur les premiers escarpements, il ne les revoit pas sur les pentes plus élevées, ou, s'il en est encore quelques-unes, elles disparaissent dans le voisinage des neiges, pour être remplacées par d'autres espèces. C'est un changement continuel dans l'aspect de la flore, à mesure qu'on se rapproche des froides cimes. Même lorsque la plante des collines inférieures continue de se montrer à côté du sentier voisin des neiges, elle semble changer peu à peu; en bas, sa fleur est déjà passée, tandis que, sur les hauteurs, elle est à peine en bouton; ici, elle a déjà fourni son été; là-haut, elle est encore à son printemps.

Ce n'est pas au cordeau que l'on pourrait mesurer la hauteur exacte à laquelle telle plante cesse de croître, telle autre commence à se montrer. Mille conditions du sol et du climat travaillent à déplacer incessamment, à écarter ou à rétrécir les limites qui séparent le domaine naturel des différentes espèces. Quand le terrain change, que la roche succède à l'humus ou que l'argile remplace le sable, un grand nombre de plantes cèdent aussi la place à d'autres. Mêmes contrastes, si l'eau détrempe la terre ou qu'elle manque dans le sol altéré, si le vent souffle librement dans toute sa fureur ou s'il rencontre des obstacles servant d'abri contre sa violence. A l'issue des cols où s'engouffrent les tempêtes, certaines pentes sont tellement balayées par cette âpre haleine, qu'arbres et arbustes s'arrêtent sous ce redoutable souffle, comme ils s'arrêteraient devant un mur de glace. Ailleurs, la végétation varie suivant la raideur des escarpements. Sur les falaises verticales, il n'y a que des mousses; des broussailles seulement peuvent s'attacher aux parois, très inclinées des précipices; que la pente soit moins forte, mais encore ingravissable à l'homme, les arbres rampent sur les rochers et s'ancrent dans les fissures par leurs racines; sur les terrasses, au contraire, les tiges se redressent, les feuillages s'épanouissent. L'essence des arbres varie d'ordinaire autant que leur altitude. Là où la différence des pentes est causée par celle des assises rocheuses que les agents atmosphériques ont plus ou moins entamées, la montagne offre une succession d'étages parallèles de végétation, du plus bizarre effet. Les pierres et les plantes changent à la fois, en alternances régulières.

De tous les contrastes de végétation, le plus important dans son ensemble est celui que produit la différence d'exposition aux rayons du soleil. Que de fois, en pénétrant dans une vallée bien régulière, dominée par des versants uniformes, l'un tourné vers le nord, l'autre exposé en plein midi, peut-on voir combien cette différence de lumière et de chaleur modifie la végétation sur les deux pentes! Souvent le contraste est absolu; on dirait deux régions de la terre distantes de quelques centaines de lieues l'une de l'autre. D'un côté sont les arbres fruitiers, les cultures, les opulentes prairies; en face, il n'y a ni champs, ni jardins, mais seulement des bois et des pâturages. Même les forêts qui croissent vis-à-vis, sur les deux versants, consistent en essences diverses. Là-haut, sous la pâle lumière reflétée par les cieux du nord, voici les sapins aux sombres rameaux; sous la clarté vivifiante du midi, bien à leur aise comme en un immense espalier, voici les mélèzes au vert délicat. De même que les plantes, qui cherchent à s'épanouir aux rayons du soleil, l'homme a fait choix pour sa demeure des pentes tournées vers le midi. De ce côté, les maisons bordent les chemins en une ligne presque continue, les chalets joyeux sont parsemés comme des rochers grisâtres sur les hauts pâturages. Sur le froid versant qui se dresse en face, à peine voit-on de loin en loin quelque maisonnette s'abritant dans les plis d'un ravin.

Diverses sont les pentes de la montagne par l'aspect, le climat, la végétation; mais toutes ont ce phénomène commun, c'est qu'en les gravissant on croirait se diriger vers les pôles de la terre; que l'on monte d'une centaine de mètres, et l'on se trouve comme transporté à cinquante kilomètres plus loin de l'équateur. Telle cime, que l'on voit se dresser au-dessus de sa tête, porte une flore semblable à celle de la Scandinavie; que l'on dépasse cette pointe pour s'élever plus haut encore, et l'on entre en Laponie; à une altitude plus grande, on trouve la végétation du Spitzberg. Chaque montagne est, par ses plantes, comme une sorte de résumé de tout l'espace qui s'étend de sa base aux régions polaires, à travers les continents et les eaux. Dans leurs récits, les botanistes témoignent souvent de la joie, de l'émotion qu'ils éprouvent lorsque, après avoir escaladé les roche nues, parcouru les neiges, cheminé le long des crevasses béantes, ils atteignent enfin un espace libre, un «jardin», dont les plantes fleuries leur rappellent quelque terre aimée du nord lointain, leur patrie peut-être, située à des milliers de kilomètres de distance. Le miracle des Mille et une Nuits s'est réalisé pour eux; au prix de quelques heures de marche, les voici transportés dans une autre nature, sous un nouveau climat!