Au même ordre d'idées populaires appartiennent les légendes de ces guerriers ou prophètes qui, pendant des siècles, attendent un grand jour, cachés dans quelque grotte profonde d'une montagne. Tel est le mythe de cet empereur allemand qui rêvait, accoudé sur une table de pierre, et dont la barbe blanche, croissant toujours, avait poussé jusque dans le rocher. Quelquefois un chasseur, un bandit peut-être, pénétrait dans la caverne et troublait le songe du puissant vieillard. Celui-ci soulevait lentement la tête, faisait une question à l'homme tremblant, puis reprenait son rêve interrompu. «Pas encore!» soupirait-il. Qu'attendait-il donc pour mourir en paix? Sans doute, l'écho de quelque grande bataille, l'odeur d'un fleuve de sang humain, un immense égorgement en l'honneur de son empire. Ah! puisse cette dernière bataille avoir été déjà livrée, et que le sinistre empereur ne soit plus maintenant qu'un monceau de cendres!
Combien plus touchante et plus belle est la légende des trois Suisses qui, eux aussi, attendent leur grand jour dans l'épaisseur d'une haute montagne des vieux cantons! Ils sont trois comme les trois qui, dans la prairie de Grütli, jurèrent de se faire libres, et tous les trois portent le nom de Tell, comme celui qui renversa le tyran. Eux aussi sommeillent; ils rêvent; mais ce n'est pas à la gloire qu'ils songent, c'est à la liberté, non pas à la seule liberté suisse, mais à celle de tous les hommes. De temps en temps, l'un d'eux se lève pour regarder le monde des lacs et des plaines, mais il revient triste vers ses compagnons. «Pas encore,» soupire-t-il. Le jour de la grande délivrance n'est pas venu. Toujours esclaves, les peuples n'ont cessé d'adorer les chapeaux de leurs maîtres!
CHAPITRE XXII
L'HOMME
Attendons, toutefois, attendons avec confiance; le jour viendra! les dieux s'en vont, emmenant avec eux le cortège des rois, leurs tristes représentants sur la terre. L'homme apprend lentement à parler le langage de la liberté; il apprendra aussi à en pratiquer les mœurs.
Les montagnes qui, du moins, ont le mérite d'être belles, sont au nombre de ces dieux que l'on commence à ne plus adorer. Leurs tonnerres et leurs avalanches ont cessé d'être pour nous les foudres de Jupiter; leurs nuages ne sont plus la robe de Junon. Sans peur désormais, nous abordons les hautes vallées, résidence des dieux ou repaire des génies. Les cimes, jadis redoutées, sont devenues précisément le but de milliers de gravisseurs, qui se sont donné pour tâche de ne pas laisser un seul rocher, un seul champ de glace vierge des pas humains. Déjà, dans nos contrées populeuses de l'Europe occidentale, presque tous les sommets ont été successivement conquis; ceux de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique, le seront à leur tour. Puisque l'ère des grandes découvertes géographiques est à peu près terminée et que, sauf quelques lacunes, les terres sont connues dans leur ensemble, d'autres voyageurs, obligés de se contenter d'une moindre gloire, se disputent en grand nombre l'honneur d'être les premiers à gravir les montagnes non encore visitées. Jusqu'au Gröenland, les amateurs d'ascensions vont chercher quelque cime inconnue.
Parmi ces escaladeurs qui, chaque année, pendant la belle saison, tentent de gravir quelque cime haute et difficile, il en est, paraît-il, qui montent par amour de la gloriole. Ils cherchent, dit-on, un moyen pénible, mais sûr, de faire répéter leur nom de journal en journal, comme si, par une simple ascension, ils avaient fait une œuvre utile à l'humanité. Arrivés sur la cime, ils rédigent, de leurs mains raidies par le froid, un procès-verbal de leur gloire, débouchent avec fracas des bouteilles de Champagne, tirent des coups de pistolet comme de vrais conquérants et secouent des drapeaux avec frénésie. Là où le sommet de la montagne n'est pas revêtu d'une épaisse coupole de neige, ils apportent des pierres afin de s'exhausser encore de quelques pouces. Ce sont des rois, des maîtres du monde, puisque la montagne entière n'est pour eux qu'un énorme piédestal, et qu'ils voient les royaumes gisant à leurs pieds. Ils étendent la main comme pour les saisir. C'est ainsi qu'un poète de campagne, invité pour la première fois à visiter un château royal, demanda la permission de monter un instant sur le trône. Quand il s'y trouva, le vertige de la domination le saisit tout à coup. Il aperçut une mouche qui voletait près de lui: «Ah! je suis roi maintenant, je t'écrase!» et, d'un coup de poing, il aplatit le pauvre insecte sur le bras du fauteuil doré.
Pourtant, l'homme modeste, celui qui ne raconte point son escalade et n'ambitionne nullement la gloire éphémère d'avoir gravi quelque pic difficilement abordable, celui-là même éprouve une joie forte quand il pose le pied sur une haute cime. De Saussure n'a pas eu, pendant tant d'années, le regard fixé sur le dôme du Mont-Blanc, il n'en a pas, à tant de reprises, essayé l'ascension dans l'unique préoccupation d'être utile à la science. Quand, après Balmat, il eut atteint les neiges jusqu'alors inviolées, il n'eut pas seulement la joie de pouvoir faire des observations nouvelles, il se livra aussi au bonheur tout naïf d'avoir enfin conquis ce mont rebelle. Le chasseur de bêtes et le chasseur d'hommes, hélas! ont aussi de la joie quand, après une poursuite acharnée à travers bois et ravins, coteaux et vallées, ils se trouvent en face de leur victime et réussissent à l'atteindre d'une balle! Fatigues, dangers, rien ne les a rebutés, soutenus qu'ils étaient par l'espoir, et, maintenant qu'ils se reposent à côté de leur proie tombée, ils oublient tout ce qu'ils ont souffert. Comme le chasseur, le gravisseur de cimes a cette joie de la conquête après l'effort, mais il a de plus le bonheur de n'avoir risqué que sa propre vie; il a gardé ses mains pures.
Dans les grandes ascensions, le danger est souvent bien proche, et à chaque minute on risque la mort; mais on avance toujours et on se sent soutenu, soulevé par une forte joie, à la vue de tous ces périls que l'on sait éviter par la solidité de ses muscles et sa présence d'esprit. Fréquemment, il faut se tenir sur une pente de neige glacée où le moindre faux pas vous lancerait aux précipices. D'autres fois, on rampe sur un glacier en s'accrochant à un simple rebord de neige qui, en se brisant, vous laisserait tomber dans un gouffre dont on ne voit pas le fond. Il arrive aussi qu'on doit escalader des parois de rochers dont les saillies sont à peine assez larges pour que le pied y trouve place, et que recouvre une croûte de verglas, palpitant pour ainsi dire sous l'eau glaciale qui s'épanche au-dessous. Mais tels sont le courage et la tranquillité d'esprit, que pas un muscle ne se permet un faux mouvement, et tous s'harmonisent dans leurs efforts pour éviter le danger. Un voyageur glisse sur une roche d'ardoise polie et très inclinée, que coupe brusquement un précipice de cent mètres de hauteur. Le voilà qui descend avec une rapidité vertigineuse sur la pente lisse; mais il s'étend si bien pour offrir une plus large surface de frottement et rencontrer toutes les petites aspérités du roc, il utilise si habilement ses bras et ses jambes en guise de frein, qu'il s'arrête enfin au bord de l'abîme. Là, précisément, un ruisselet s'étale sur la pierre avant de tomber en cascade. Le voyageur avait soif. Il boit tranquillement, la face dans l'eau, avant de songer à se relever pour reprendre pied sur une roche moins périlleuse.
Le gravisseur aime d'autant plus la montagne qu'il a risqué d'y périr; mais le sentiment du danger surmonté n'est pas la seule joie de l'ascension, surtout chez l'homme qui, pendant le courant de sa vie, a dû soutenir de fortes luttes pour faire son devoir. En dépit de lui-même, il ne peut s'empêcher de voir dans le chemin parcouru, avec ses passages difficiles, ses neiges, ses crevasses, ses obstacles de toute sorte, une image du pénible chemin de la vertu; cette comparaison des choses matérielles et du monde moral s'impose à son esprit. «Malgré la nature, j'ai réussi, pense-t-il; la cime est sous mes pieds. J'ai souffert, c'est vrai, mais j'ai vaincu, et le devoir est accompli.» Ce sentiment a toute sa force chez ceux qui ont vraiment mission scientifique d'escalader un sommet dangereux, soit pour en étudier les roches et les fossiles, soit pour y rattacher leur réseau de triangles et dresser la carte du pays. Ceux-là ont droit de s'applaudir après avoir conquis la cime; s'il leur arrive malheur dans leur voyage, ils ont droit au titre de martyrs. L'humanité reconnaissante doit s'en rappeler les noms, bien autrement nobles que ceux de tant de prétendus grands hommes!
Tôt ou tard les âges héroïques de l'exploration des montagnes prendront fin comme ceux de l'exploration de la planète elle-même, et le souvenir des fameux gravisseurs se transformera en légende. Les unes après les autres, toutes les montagnes des contrées populeuses auront été escaladées; des sentiers faciles, puis des chemins carrossables, auront été construits de la base au sommet, pour en faciliter l'accès, même aux désœuvrés et aux affadis; on aura fait jouer la mine entre les crevasses des glaciers pour montrer aux badauds la texture du cristal; des ascenseurs mécaniques auront été établis sur les parois des monts jadis inaccessibles, et les «touristes» se feront hisser le long des murs vertigineux, en fumant leur cigare et en devisant de scandales.