Il est à craindre que les sinistres appréhensions de M. Silveira da Motta ne se réalisent bientôt. Sur la place de Londres, les titres des emprunts brésiliens se maintiennent à peu près au même cours, grâce à l'habileté des puissans capitalistes qui les possèdent et qui se sont entendus pour ne pas en laisser tomber la valeur nominale; mais ces mêmes financiers, qui se font ainsi par intérêt les garans du Brésil, se gardent bien maintenant de lui prêter leurs capitaux. Dans le pays lui-même, le crédit du trésor est fortement ébranlé. L'or est monté rapidement à 24 pour 100 de prime, l'argent est moins recherché, toutefois au commencement d'octobre il gagnait déjà 13 pour 100 d'agio; quant à la monnaie de cuivre, que l'on achète moyennant une commission de 20 pour 100, elle est devenue si rare que dans toutes leurs petites transactions les ménagères se trouvent fort embarrassées: elles se servent de timbres-poste, de billets d'omnibus, de chemin de fer et de bateau à vapeur; pour fournir les coupures indispensables à la vente et à l'achat des denrées de première nécessité, les commerçans, les propriétaires d'hôtel, les épiciers, émettent des assignats de toute forme et de toute dimension, aux légendes et aux figures les plus bizarres. Chaque jour, suivant le degré de confiance inspiré par les divers industriels, la valeur de ces petits carrés de papier se modifie; autour du moindre objet qu'un esclave marchande sur la place publique, il s'établit aussitôt une bourse en plein vent.

En dehors des ressources fictives que procure le papier-monnaie, les seuls moyens de subvenir aux énormes besoins du trésor sont les cotisations volontaires et l'impôt. L'empereur dom Pedro, très désireux de contribuer à l'allégement des charges du peuple, a donné l'exemple des sacrifices patriotiques en faisant abandon du quart de sa liste civile, qui du reste est déjà fort minime, comparée à celle des autres souverains[7]; toutefois il n'a été suivi dans cette voie que par les princes de sa famille; les députés et les sénateurs l'ont très vivement applaudi, mais ils n'ont point imité son désintéressement. Ils se sont bornés à voter avec divers amendemens la grande augmentation d'impôts qui leur était proposée par le ministre Zaccarias. Le produit des nouvelles taxes est évalué d'avance à une trentaine de millions par an, soit au sixième des recettes nationales; toutefois il est à craindre qu'elles n'aient pour résultat d'amoindrir les ressources ordinaires en diminuant les charges. Elles frappent l'importation et l'exportation, de même que les héritages et tous les actes relatifs à la transmission des propriétés; elles grèvent l'exercice de toutes les industries, les loyers, les courtages; elles sont prélevées sur les lettres de change et les factures, sur les billets de loterie et les titres honorifiques. La servitude des noirs devient aussi une source de revenus pour le gouvernement, puisque les maîtres doivent acquitter par tête d'esclave une taxe variant de 10 à 27 francs, suivant les localités. Au point de vue fiscal, le plus dangereux de tous ces impôts est celui qui pèse sur l'exportation des denrées agricoles; le droit de 9 pour 100 qu'elles acquittent à la sortie, et auquel s'ajoutent encore les taxes perçues par les provinces, est beaucoup trop fort pour que la production et le commerce n'en soient pas gravement atteints[8]. Ces impôts sont en réalité une forte prime donnée aux pays étrangers qui récoltent les mêmes denrées que le Brésil. La pénurie du trésor est telle que le gouvernement se voit obligé de sacrifier ses ressources futures pour les besoins du présent; c'est ainsi que, sans l'opposition du sénat, il eût essayé de vendre pour une trentaine de millions le chemin de fer de dom Pedro II, qui rapporte chaque année plus du tiers de cette somme.

On voit dans quelle périlleuse situation se trouvent les finances du Brésil, et cependant l'attitude politique du gouvernement rend une amélioration des choses tout à fait impossible. Quand même le marquis de Caxias réussirait à s'emparer d'Humayta, quand même il entrerait victorieusement à l'Assomption, l'empire serait toujours obligé de maintenir une forte armée dans le Paraguay et dans les républiques de la Plata, sous peine de perdre en un jour le fruit de toutes ses conquêtes. Ce ne sont pas seulement les descendans des Guaranis, ce sont aussi les Argentins et les Orientaux que les Brésiliens auraient à comprimer par la force, et cette tâche ardue ne saurait manquer tôt ou tard d'épuiser complétement la nation. Le cabinet de Saint-Christophe n'ignore point que la haine traditionnelle des Platéens contre leurs voisins d'origine portugaise s'est accrue pendant la guerre, il sait que la presse presque tout entière fait des vœux pour le succès des «frères» paraguayens, et que les chambres ont voté des fonds pour acheter des navires cuirassés qui pourront au besoin servir contre le Brésil. Chose bien plus grave encore, les représentans de la république argentine ont décidé qu'une somme de 2 millions de francs serait employée à fortifier la petite île de Martin-Garcia, qui commande à la fois les deux embouchures du Parana et de l'Uruguay. Après s'être épuisés pendant plus de deux années contre les remparts imprenables de la forteresse paraguayenne, dans le vain espoir de débloquer l'entrée militaire du Paraguay et du Haut-Parana, les Brésiliens verraient donc s'élever dans l'estuaire même de la Plata un autre Humayta qui leur interdirait à jamais l'entrée des eaux de l'intérieur. Ce funeste traité qui associait deux républiques à l'empire pour la conquête d'une autre république n'a réussi qu'à brouiller les alliés et à préparer entre eux une lutte future; déjà même on se demande si les Brésiliens, dans le ressentiment causé par leur insuccès contre Humayta, ne se retourneront pas contre Buenos-Ayres. Ainsi la guerre sortirait de la guerre; comme dans le drame antique, le crime enfanterait le crime.

Et pourtant les immenses difficultés extérieures contre lesquelles se débat l'empire doivent être considérées comme peu de chose en comparaison des malheurs qui le menacent tant que subsistera l'esclavage, et qui ne manqueront pas de l'étreindre un jour. Selon M. Pompeu, le principal statisticien du Brésil, les noirs asservis sont au nombre de plus de 1,780,000, près du cinquième de la population; ils sont ainsi relativement plus nombreux que les esclaves des États-Unis avant la terrible guerre qui s'est terminée par le triomphe de la liberté. Quoi qu'on en dise, aucune mesure n'a encore été prise pour hâter l'affranchissement de ces hommes, qui sont de fait rejetés en dehors de la loi: quelques paroles tombées du trône, un projet du conseil d'état qui renverrait le décret d'émancipation à la première année du XXe siècle, tels sont les seuls motifs qui permettent aux Africains asservis d'espérer leur libération: d'ailleurs, dans les discussions qui ont eu lieu à ce sujet, les ministres ont donné aux sénateurs et aux députés l'assurance formelle qu'on se garderait bien de porter la moindre atteinte à leur propriété vivante tant que le pays se trouverait dans ses embarras financiers et politiques. C'est renvoyer la solution de la question à un avenir bien éloigné; mais les esclaves attendront-ils aussi patiemment que les ministres, et les maux engendrés par la servitude cesseront-ils comme par miracle de ronger le corps social pendant le long délai qu'impose l'aristocratie des planteurs à l'avènement du droit? Cela n'est point probable, et, sans crainte de se tromper, on peut affirmer d'avance que de gré ou de force les ilotes du Brésil se placeront bientôt comme citoyens à côté de leurs anciens maîtres. Les propriétaires ligués pour la conservation de leurs esclaves s'écrient avec effroi que l'empire ne peut manquer de succomber avec la servitude, et leurs craintes ne sont point sans fondement. A chaque état social correspond une forme politique particulière. Dans le Brésil et à Cuba, les deux seules contrées de l'Amérique latine où prévalent encore les institutions monarchiques importées du vieux monde, ces institutions se trouvent associées à l'esclavage, et ce n'est point là un pur hasard. Par un contraste des plus frappans, l'émancipation des noirs est devenue dans toutes les républiques espagnoles le complément indispensable de la révolution politique inaugurée en 1810. Est-il donc contraire aux lois historiques de penser que l'affranchissement des travailleurs encore asservis du Brésil, uni aux conséquences de la guerre du Paraguay, portera un coup fatal à la forme actuelle du gouvernement?

Élisée Reclus.

NOTES:

[1]Voyez la Revue du 15 octobre 1866.—Voyez aussi, dans la livraison du 15 septembre 1866, la Guerre du Paraguay et les institutions des états de la Plata, par M. Duchesne de Bellecourt.

[2]Le Correio Mercantil de Rio-de-Janeiro renferme à cet égard les plus curieuses révélations. Voyez surtout les numéros du 15 et du 25 octobre et celui du 5 novembre 1867. Le prix moyen de chaque esclave acheté par le gouvernement est de 3,780 francs.

[3]D'après le Standard and River Plate News du 30 janvier 1867, le nombre des criminels graciés était à cette époque de 993.

[4]Ce chiffre est donné par le Standard and River Plate News du 4 septembre 1867.